Jean Massiet, HugoDécrypte, « Brut »… Comment de nouveaux producteurs d’infos captent les jeunes sur les réseaux sociaux

Sur Twitch, YouTube ou Twitter, les jeunes sont en quête d’une information condensée, instantanée et expliquée par des producteurs de contenus leur ressemblant. Article tiré du journal Le Monde.

Crédit : Anna Wanda Gogusey

Pour cette enquête de « terrain », nul besoin de monter dans un train : il n’a fallu que quelques clics pour changer d’univers. C’est un mercredi après-midi sur Twitch, plate-forme de diffusion de vidéos en direct, que rendez-vous a été pris entre Le Monde et le streameur Jean Massiet pour clore une journée spéciale consacrée aux jeunesses françaises à l’approche de l’élection présidentielle. « Je suis né avant la chute du mur de Berlin : l’URSS existait encore, les enfants ! », ironise Jean Massiet, 33 ans, qui se présente comme l’un des « dinosaures » de la plate-forme.

Afin de lancer la discussion, l’ex-collaborateur de cabinet de Marisol Touraine, alors ministre de la santé, interpelle son public pour savoir s’il s’y retrouve dans cette drôle de campagne présidentielle, étouffée par le fracas de la guerre en Ukraine. Sur le tchat, les réponses des jeunes fusent : « Parfois, j’ai l’impression que ça parle de sujets qui me dépassent et dont je ne comprends pas les enjeux » ; « Pas d’infos claires, je suis perdue » ; « Je pense que les émissions politiques à la télé sont faites par des boomeurs ».

Avec son tee-shirt imprimé et sa barbe de plusieurs jours, lové dans ce qui ressemble à son salon, Jean Massiet a plutôt l’air d’un bon copain que d’un « boomeur » du PAF. Moyenne d’âge de sa communauté : 24 ans, avec 40 % de 15-24 ans, 40 % de 24-35 ans, et une large majorité d’hommes – Twitch étant, à l’origine, utilisé pour suivre des parties de jeux vidéo. Lui sait donc parler aux jeunes : depuis 2017, il veut rendre accessible une actualité politique qui leur paraît souvent complexe et jargonneuse, allant jusqu’à commenter pendant des heures les séances de questions d’actualité au gouvernement (QAG) à l’Assemblée nationale, façon La Chaîne parlementaire pour les nuls.

Car, selon le 35e baromètre de confiance dans les médias publié en janvier 2022, comme chaque année, par La Croix, la rupture s’accroît entre la jeunesse française et les supports de radio, télévision et presse écrite. Chez les 18-24 ans, l’intérêt pour l’actualité chute, passant de 51 % à 38 % en un an. Cette désaffectation s’explique notamment par une perception négative du traitement médiatique des sujets qui comptent pour eux : ils sont 68 % (contre 53 % pour l’ensemble de la population) à estimer que le dérèglement climatique est mal traité. De la même façon, les adeptes de Twitch regrettent que les grands titres s’intéressent si peu aux jeux vidéo.

Les médias traditionnels boudés

Dans un contexte où l’actualité est à la fois dense et dramatique, après deux ans de crise sanitaire et face à l’urgence climatique, les 18-25 ans semblent bouder les médias dits « traditionnels ». A mille lieues d’un JT de 20 heures suranné, peu coutumiers d’une presse papier qui salit les doigts de leurs grands-parents, plutôt avides de clics, de scrolls, de snaps : où, quand, comment, avec qui s’informent-ils ?

« Je ne cherche pas, je prends ce qui vient sur Twitter et Instagram », décrit Léo Septier, 22 ans, étudiant en master d’écologie à l’université d’Angers, virtuellement rencontré, comme les autres jeunes interrogés, via la chaîne de Jean Massiet. Dans quelques jours, il participera pour la première fois à une élection présidentielle. « Je ne sais pas encore pour qui je vais voter, dit-il. Je choisirai la personne qui place l’écologie en son centre, puisque c’est mon domaine. Donc sûrement le candidat écolo, mais j’ai oublié son nom. Je suis nul, il faut que je me renseigne. » Ce sentiment d’« incompétence politique » génère une forme d’« illégitimité à aller voter », explique Arnaud Mercier, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris-Panthéon-Assas.

Dès le départ, Jean Massiet a voulu s’adresser à des jeunes éloignés de la politique – « les vrais saoulés, fatigués, dégoûtés, qui disent qu’ils s’en foutent alors qu’ils sont curieux », énonce-t-il. Dans une démarche de vulgarisation, il explique la politique « dans tout ce qu’elle a de plus chiant et d’institutionnel, sans sensationnalisme, jamais sous l’angle de la petite phrase ». Son objectif pour les 150 000 membres de sa communauté : « Les décoincer, les réhabiliter, les autoriser à avoir un avis sans être complètement calés sur le sujet. »

S’il s’agit d’être plus pédagogue sur le fond, ces nouveaux producteurs de contenus d’information réinventent aussi la forme. En étant présents là où les jeunes sont déjà – de TikTok à Instagram, en passant par Twitch, YouTube, Snapchat et Twitter, selon le format souhaité –, ils s’adaptent aux codes et outils de création de chacun de ces supports.

Hugo Travers, alias HugoDécrypte, 25 ans, est maître en la matière : unique source d’information pour quantité de jeunes, il arrose l’ensemble des réseaux sociaux de ses résumés d’actualité quotidiens, avec une lourde responsabilité et un débit mitraillette reconnaissable à des kilomètres. « C’est Dieu sur l’Olympe !, observe Anne Cordier, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université de Lorraine. Il est emblématique de tout ce que les jeunes recherchent : une info condensée, instantanée, expliquée par quelqu’un de sympa… Il a une stratégie marketing parfaite. Non sans fantasme : son public a une impression de proximité et de spontanéité, alors que tout est hyperpréparé. »

Session de rattrapage

Pour certains décrocheurs de l’info, « Hugo » (pour les intimes) permet de raccrocher les wagons. C’est l’histoire de Katell Cabon, 21 ans aujourd’hui, qui regardait au moins le JT sur M6 pendant le dîner avec sa mère. « J’apprenais des choses, sans être sûre que ce qu’on me montrait était vraiment vrai, raconte-t-elle. Peut-être qu’on accentuait certains points pour faire peur : je n’avais pas trop confiance. » Lorsqu’elle est partie vivre seule à Nantes pour son BTS audiovisuel, elle a claqué la porte des médias. « Je ne m’informais plus du tout, j’étais comme coupée du monde. Mais je me disais : est-ce si grave de louper des trucs ? »

Il y a deux ans, au début de la crise sanitaire, Katell Cabon a voulu sortir de sa « bulle ». C’est là qu’elle a commencé à suivre la chaîne YouTube d’HugoDécrypte. Une fois hameçonnée, elle a diversifié ses sources : de Jean Massiet à quelques reportages sur Arte, « et aussi les titres gratuits sur l’appli Franceinfo ». « Je me méfie dans tous les cas, précise celle qui hésite à voter pour Yannick Jadot ou Jean-Luc Mélenchon. Aucun média n’est neutre, il faut les prendre avec parcimonie. »

Pour Anne Cordier, l’enjeu est alors « démocratique » : « Il est compliqué de faire comprendre que l’objectivité des médias n’existe pas. Les jeunes font davantage confiance et se sentent moins “manipulés” quand ça semble “à la cool”. » Streameurs, youtubeurs et autres tiktokeurs jouent ainsi de leurs imperfections et travaillent leur « naturel ». Le sweat à capuche est le nouveau costard-cravate de celui qui présente l’information. « La proximité se traduit par une incarnation, mais je ne raconte pas ma vie, nuance Hugo Travers. Ça tient à l’approche qu’on a de notre travail, avec une forme de transparence et d’horizontalité : je peux dire qu’on n’a pas eu le temps de traiter tel sujet, assumer certaines erreurs, être à l’écoute des retours qu’on a… Tout cela joue sur la confiance. »

Idem pour Jean Massiet : « Je passe mon temps à me descendre d’un piédestal. Je leur dis que moi non plus je ne fais pas de sport, que moi aussi je suis parfois largué sur l’Ukraine. La télé et la radio, ils trouvent ça “fake”, surfait et surjoué – de même que la posture des politiques et cette éternelle prime à la caricature. Avec nous, ils ont ce sentiment d’appartenance à une petite famille qui leur ressemble », revendique le twitcheur.

Ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si ces producteurs ont tous eux-mêmes moins de 35 ans. « Ils représentent des figures d’identification possible, analyse Arnaud Mercier. Ce ne sont pas des Jean-Pierre Pernaut [ancien présentateur du JT de TF1, mort en mars 2022] : il n’y a pas un écart d’âge tel qu’on n’arriverait pas à se comprendre ! »

Le média Brut, créé exclusivement pour un usage sur les réseaux sociaux, l’a bien compris. Avec 14 millions de spectateurs touchés en France quotidiennement sur l’ensemble des plates-formes, dont 70 % de moins de 35 ans, le média 100 % vidéo aimante la jeunesse depuis 2016. « On essaie d’avoir une approche humble et directe, pas descendante, avec des jeunes journalistes qui ont une façon de raconter les choses qui touchent l’audience qu’on vise », explique Laurent Lucas, directeur éditorial de 45 ans. Dans sa rédaction, les journalistes ont 28 ans en moyenne et se concentrent sur des sujets qui résonnent auprès de cette génération : le féminisme, l’écologie, ou encore la santé mentale.

« Sans faire du jeunisme, on a cette obsession de s’adapter en permanence aux évolutions des plates-formes, mais aussi de la société », martèle Laurent Lucas. Une version 2.0 de la pensée emblématique du théoricien de la communication Marshall McLuhan : « Le message, c’est le médium », écrivait le Canadien en 1964. Dans son économie de l’attention, Brut jongle ainsi entre des formats très courts ou très longs, sérieux ou légers, qui cohabitent avec des contenus calibrés pour les marques.

A tout juste 17 ans, le lycéen Mattéo Ishak-Boushaki ne pourra pas voter à l’élection présidentielle. Cela ne l’empêche pas d’être suivi par près de 60 000 personnes sur son compte TikTok @lapolitiquedemat. Qui a le meilleur programme concernant les droits des LGBTQI+ ? Les violences sexistes et sexuelles ? Le climat ? Face caméra, le Bordelais décortique les propositions des candidats dans des vidéos d’une petite minute. Il a déjà interrogé Christiane Taubira, Yannick Jadot ou Sandrine Rousseau, et n’hésite pas à nommer son gouvernement idéal s’il était premier ministre. « J’avais envie de politiser des 15-20 ans qui ne le sont absolument pas, surtout sur TikTok, où ils peuvent tomber sur mes contenus par hasard. »

Le risque de la « bouillie » informationnelle

Cette logique du clic correspond à une consommation de l’actualité « plus versatile et décousue », selon les termes d’Arnaud Mercier, dépendante des algorithmes des réseaux sociaux. Du rendez-vous fixe et organisé des grands-parents – le facteur vient chaque jour à la même heure avec le journal –, les jeunes passent à une démarche moins volontariste et systématique. « Ça se fait par à-coups sur son portable, dès qu’on a un moment de libre, selon le hasard des plates-formes : hop, je clique sur tel lien, puis sur celui-là, façon Marabout-bout d’ficelle-selle de cheval », illustre Arnaud Mercier. Au risque d’obtenir « une bouillie informationnelle : le pire côtoie le meilleur, avec un contenu global très hétérogène qui peut porter à confusion ».

Via Brut, Konbini, Loopsider ou encore Blast, les jeunes restent friands de sujets qui mêlent divertissement et actualité. « Il n’y a pas de raison d’isoler leurs pratiques par rapport aux autres générations. Nous sommes tous soumis à un flux, nuance Anne Cordier. La difficulté, c’est la réception fortement individualisée. Une info non accompagnée peut être mal reçue en matière d’évaluation, mais aussi de charge émotionnelle trop forte ou anxiogène. Ils ont besoin de médiation pour sortir de la boucle enfermante du scroll et trouver les clés qui leur manquent. »

Jordan Ayache, 22 ans, est entré à l’école 42 [dont le fondateur, Xavier Niel, est actionnaire à titre individuel du Monde] à Paris sans le bac, après plusieurs années en foyer dans le Vaucluse. « Au foyer, on n’avait pas accès à Internet, raconte cet as de l’informatique. Je lisais La Provence, que les éducateurs recevaient chaque matin. » Aujourd’hui, il s’informe avec la revue de presse de Jean Massiet, sur Discord, mais aussi grâce au réseau Slack de son école, qui a un canal pour le partage d’articles. « Sur l’Ukraine, je suis confus, ça va trop vite, souffle-t-il. Parfois, j’ai envie de dire : pour que je comprenne, est-ce qu’on peut juste faire pouce ? »

Léa Iribarnegaray