La société de la dernière minute s’installe dans la durée

Choisir sa destination de vacances la veille, faire ses courses vingt minutes avant le repas… En germe depuis quelques années, la culture de la dernière minute s’est encore accentuée avec le Covid-19, dopant toute une économie. Mais à quoi bon ? Article tiré du journal Le Monde.

MIRAGE C / GETTY IMAGES

Si le suspense n’était pas à son paroxysme, le timing, excessivement serré, a pu surprendre. Attendue depuis des mois, l’officialisation de la candidature du président Emmanuel Macron à sa réélection n’a finalement été formalisée que le jeudi 3 mars par une « lettre aux Français » publiée dans la presse quotidienne régionale, soit quelques heures seulement avant la date butoir du dépôt des parrainages au Conseil constitutionnel. Patienter jusqu’à la dernière minute pour dévoiler ses intentions, d’autres présidents sortants l’ont fait avant lui : Charles de Gaulle, qui s’était déclaré un mois avant le premier tour du 5 décembre 1965, ou encore François Mitterrand, en 1988. Mais là où une annonce tardive constituait à l’époque plutôt l’exception, la vie politique tout entière, aujourd’hui, semble rythmée, voire régie par des décisions de dernière minute, égrenées sur les bandeaux des chaînes d’info en continu et sur les alertes des smartphones. Un peu comme ces pop stars (Taylor Swift, Beyoncé, etc.) qui ont pris l’habitude d’annoncer la sortie de leur nouveau disque, dont l’élaboration est restée secrète, le jour de leur arrivée dans les bacs ou sur les plates-formes.

Notre époque dans son ensemble paraît être traversée par cette tendance au last minute. « Que ce soit pour les concerts, les spectacles ou les pièces de théâtre, le public ne réserve aujourd’hui plus du tout à l’avance et se décide à venir ou non les tout derniers jours », constate Philippe Chapelon, délégué général du Syndicat national des entrepreneurs du spectacle. Notre relation souvent un brin névrotique façon course-contre-la-montre-avec-le-temps-qui-passe ne date évidemment pas d’hier. Dans une étude Harris Interactive publiée en 2018, l’institut révélait que nous étions déjà 61 % à tenter quotidiennement de gagner quelques précieux moments de temps libre sur nos vies.

Ces deux dernières années de ruptures du continuum temporel dues à la pandémie et à ses confinements successifs semblent avoir encore un peu plus hystérisé cette culture de l’urgence et de l’accélération permanente analysée par le philosophe allemand Hartmut Rosa. Résultat, de nos comportements du quotidien jusqu’à nos modes de consommation en passant par nos prises de décision, tout semble tendre vers une logique du dernier moment où seul demain fait office d’horizon. « On observait déjà depuis une dizaine d’années un raccourcissement entre la décision d’achat et l’exécution du voyage, analyse Jean-Pierre Mas, président des Entreprises du voyage. Mais, aujourd’hui, on est en plein dans une tendance du dernier moment. Au 1er février, par exemple, il y avait un retard de 30 % des réservations qui a été rattrapé sur la seule semaine précédant les vacances. Et c’est un mouvement parti pour durer. Donc si, jusque-là, on communiquait dès janvier pour la promotion des vacances d’été, on se demande s’il ne faudrait pas maintenant mieux le faire en mai, voire en juin. »

Présentisme existentiel

Et ce syndrome semble infuser dans toutes les générations. D’après les résultats du Baromètre de la jeunesse 2021, seuls 15 % des 18-30 ans réussiraient à se projeter dans le long terme quand 35 % n’envisagent le futur qu’à court terme. « Moi qui étais très to-do list et qui avais besoin de planifier le moindre événement, j’ai complètement arrêté de prévoir des repas entre amis, des voyages ou mes marathons à force de les voir annulés. Désormais, je vis beaucoup plus au jour le jour et c’est assez libérateur », explique Marie Bourdon. Le présentisme existentiel qu’expérimente cette enseignante de 47 ans est, depuis un moment déjà, un créneau commercial porteur. Voilà vingt-quatre ans que le site de voyages Lastminute.com est l’emblème de ce court-termisme. Le site Départdemain.com propose désormais des voyages qualifiés « d’ultra-dernière minute » (où l’on part dans les soixante-douze heures au maximum), Booking.com, des chambres d’hôtel au dernier moment grâce à la formule Now ; une autre offre, nommée Move Now, du site Desbrasenplus.com, garantit même la possibilité de déménager du jour au lendemain. Des services idéalement pensés pour une époque qui a fait de la procrastination un syndrome de masse sur lequel capitaliser.

« Si je suis du genre à me décider à partir en week-end le vendredi à 18 heures, c’est moins par esprit d’aventure que parce que la planification a pour moi un coût psychologique beaucoup trop fort, donc je passe mon temps à repousser », admet Jean (le prénom a été changé), 39 ans, éditeur. Ça tombe bien : en 2016, le géant américain de l’e-commerce Amazon lançait à Paris et sa petite couronne le service Amazon Prime Now, qui promettait des livraisons en 1 heure chrono. De la nourriture (Uber Eats, Epicery) aux médicaments (Livemeds) en passant par l’alcool, les cigarettes ou même les produits illicites, tout peut aujourd’hui, grâce au numérique, être envoyé à domicile à toute heure du jour comme de la nuit. Autant de possibilités en adéquation avec la philosophie de vie très just in time de Marie Champdoyseau, 31 ans, UX designeuse (ergonome Web centrée sur l’expérience des utilisateurs). « C’est un état un peu infantile dans lequel les services commerciaux nous poussent de plus en plus, mais qui me convient bien, même si c’est une liberté qui a souvent un coût financier », admet la jeune femme.

Imaginé à une époque dite de « fin de l’histoire », ce business de l’impulsivité n’aurait aujourd’hui plus du tout la même fonction symbolique. « Le last minute, dans un contexte qui était alors bien moins incertain que le nôtre actuellement, avait pour finalité de réenchanter, de générer de l’inattendu, analyse le sociologue Rémy Oudghiri. Aujourd’hui, il est devenu un outil de gestion de l’incertitude, car prévoir quelque chose au-delà de quelques mois paraît assez périlleux. » Raison pour laquelle, dans un monde qui oscille entre instabilité et impatience, tout doit pouvoir être encore plus instantané. La chronologie des médias, soit ce système qui organise le calendrier de l’exploitation des films (au cinéma, puis en DVD, SVOD, diffusion à la TV) s’est, elle, nettement raccourcie pour nous permettre de tout pouvoir consommer le plus vite possible. « Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai de plus en plus de mal à faire la queue sans trouver ça exaspérant », avoue Jean-Charles, communicant d’une cinquantaine d’années, devenu rétif à toute forme de temporisation.

Trop belles promesses

Du désir à son accomplissement, il ne doit désormais plus demeurer qu’une infime pellicule de secondes, presque imperceptible. Comme s’il s’agissait de rattraper le temps perdu entre quatre murs, on a ainsi vu apparaître, dans la foulée du premier confinement, des services ultrarapides tels que Gorillas, Flink ou encore Getir nous garantissant la livraison de nos courses en seulement dix minutes. Une promesse un peu trop belle qui a fini par se heurter à une réalité où personne ne peut s’autoproclamer maître des horloges (et qui mettait les livreurs dans des situations insoutenables). « Petit à petit, on a compris que ce qu’attendaient nos clients, c’est que les délais de livraison indiqués, que ce soit dix, quinze ou vingt minutes, soient respectés. Leur priorité, c’est de ne pas perdre de temps, pas de voir advenir un monde avec des robots qui vont trop vite », argumente Paul Choppin de Janvry, responsable développement chez Gorillas.

Si dans les années 1990, La Redoute faisait office de pionnier du last minute avec sa livraison en 48 heures chrono, on peut légitimement se demander ce que nous faisons aujourd’hui de tout ce temps gagné. Réponse : apparemment pas grand-chose. « D’un point de vue égoïste, ce type de services me satisfait, mais d’un point de vue social et écologique, je sais au fond que je pourrais attendre plus longtemps », admet Delphine Heitz, 42 ans, journaliste. Malgré tout, ce créneau du « quick commerce » tend à s’étendre aux grandes enseignes – Monoprix vient de s’y mettre avec un nouveau service baptisé Monop’hop. « On est plus que jamais dans l’idée du tout, tout de suite, observe le sociologue de la consommation Vincent Chabault. On supporte de moins en moins l’attente et la frustration. Le moindre grain de sable dans le flux consumériste est vécu comme insupportable même si l’on sait que notre demande d’immédiateté repose sur une délégation des contraintes à d’autres. »

A contrario de ce mouvement de flux permanent, des marques de vêtements du type Asphalte ou Patine, avec leur système de production basé sur des précommandes, tentent de nous faire renouer avec les vertus de l’attente. Un créneau anti-dernière minute qui reste de l’ordre de la microniche. « J’adore le concept, mais la réalité c’est que j’ai passé des heures et des heures à choisir quelle couleur de pull j’allais commander avant d’annuler lorsque j’ai vu le temps d’attente qui était beaucoup trop long », avoue Marie Champdoyseau.

Reste que cette culture de la dernière minute devrait connaître dans le futur proche de plus en plus de ratés, notamment à cause des pénuries (de puces électroniques, de matériaux, etc.) qui risquent de se multiplier. « Le paradoxe, c’est qu’on continue de pousser à son paroxysme cette pulsion d’instantanéité alors que l’on sait que c’est à terme intenable, analyse Rémy Oudghiri. Pourquoi promettre des produits frais en dix minutes alors que la question qui va se poser, c’est plutôt : en aura-t-on encore dans le futur ? Sans le savoir, nous vivons sans doute l’acmé de notre société de consommation », conclut le directeur général de la société d’études Sociovision. Moralité, si vous aviez pour projet d’embrasser la vie en mode « dernière minute », sachez qu’il est sans doute déjà trop tard.

Vincent Cocquebert


L’urgence est leur mode de vie : trois profils d’adeptes de la dernière minute

Le procrastinateur honteux

L’organisation des vacances ? Il s’en occupera en juin. Les courses ? Peut-être jeudi. L’anniversaire du petit dernier ? On verra ça la semaine prochaine. Votre dîner en amoureux prévu depuis un mois ? Il vient brusquement de s’en souvenir, mais il a évidemment oublié de réserver une table et l’horloge indique qu’il est déjà 19 heures. D’après un sondage Odoxa de 2019, 85 % des Français cultiveraient cette tendance à tout remettre au lendemain. On compterait même 20 % de procrastinateurs chroniques, un syndrome qui trouve sa source dans une difficulté du cerveau à réguler les humeurs à court terme en préférant jouer l’évitement. Et qui contraint le procrastinateur honteux à avoir régulièrement recours à des services de dernière minute pourtant à l’opposé de ses valeurs de justice sociale. Résultat : après avoir passé une heure à décider quoi commander, il finit par se résoudre à se faire livrer un hamburger qu’il dévore froid pour apaiser sa culpabilité.

L’hédoniste fauché

Persuadé que la société de consommation est la dernière réelle utopie en activité, l’hédoniste fauché se fait un devoir de mobiliser son temps pour pleinement vivre sa passion : réaliser de bonnes affaires qui sont pour lui autant de shoots d’endorphine une fois le marché conclu. Le marketing les appelle les « acheteurs opportunistes » et l’IFOP les « promophiles », une population parmi laquelle on retrouverait en majorité des jeunes femmes entre 18 et 30 ans. Après s’être fait la main durant les années 2000 avec les enchères de dernière minute sur eBay, ce profil a aujourd’hui pour spécialité de traquer les offres d’invendus alimentaires sur Phenix et celles de déstockage des hôteliers ou tour-opérateurs sur Voyages pirates dans l’espoir d’enfin trouver un séjour à – 70 % dans un hôtel de luxe de Miami Beach. Mais, pour l’instant, c’est plutôt à La Grande-Motte qu’il passe la plupart de ses week-ends de congés.

Le pacha tyrannique

A l’époque de la démocratisation des livraisons de pizzas, voilà celui qui s’offrait un plaisir un brin sadique en refusant de payer le livreur de chez Domino’s lorsque ce dernier arrivait quelques secondes après la demi-heure fatidique. Depuis, ce sociotype a pu s’épanouir dans une ère pro-cocooning qui a fait de la concentration au domicile de tout (consommation, culture, travail, relations sociales) l’horizon du consumérisme. Persuadé d’être le grand ordonnateur de son (tout petit) monde domestique et armé de ses prothèses numériques, il ne voit aucun problème à entretenir un système capitaliste basé sur un rapport de semi-domesticité. De ses courses de la semaine à cette barre chocolatée dont l’envie subite lui est venue en plein milieu de la nuit, il met en concurrence les services de livraison les plus rapides pour s’éviter toute frustration, n’hésitant pas à mal noter les livreurs qu’il juge un peu trop lents. Sa devise ? Le slogan de la marque Cajoo : « C’est moi qui commande ». La seule question est : jusqu’à quand ?