« WeWard », l’application de microtravail qui attire les randonneurs

Cette appli très populaire en France – elle compte plus d’utilisateurs que « CandyCrush » – offre d’être rémunéré selon le nombre de pas que l’on fait. Plus qu’un complément de salaire, les internautes y voient une motivation à la marche. Article tiré du journal Le Monde.

« WeWard », l’application de microtravail qui attire les randonneurs

Et s’il suffisait de marcher pour gagner de l’argent ? C’est en tout cas ce que promet l’appli française WeWard, un podomètre qui permet de cumuler des jetons – des wards – selon votre nombre de pas, échangeables contre des virements bancaires ou des bons d’achat. Une promesse séduisante : depuis son lancement, en octobre 2019, l’application a été téléchargée plus de 4 millions de fois et compte aujourd’hui plus de 2,6 millions d’utilisateurs mensuels en France, selon le cabinet d’analyse App Annie, se glissant, aussi bien sur iPhone qu’Android, dans le classement des applications les plus populaires du pays. A titre de comparaison, le jeu mobile populaire Clash Royale rassemble, en France, plus de 1,5 million d’utilisateurs mensuels actifs, et CandyCrush Saga un peu moins de 2,5 millions.

« Notre croissance a été surtout accélérée par les grosses grèves fin 2019, où de nombreux usagers des transports ont dû reprendre la marche, resitue Yves Benchimol, président et cofondateur de la start-up WeWard. Le premier confinement a fait baisser le volume de marche des utilisateurs de 65 %, mais ce n’est pas du tout ce que l’on a constaté sur les deux confinements suivants : au contraire, on a vu que l’heure de sortie des utilisateurs était mise à profit, même dans un périmètre restreint, que les gens avaient une envie de bouger, qu’ils ont réalisé que cela pouvait avoir un impact sur leur santé psychologique. »

A ce jour, l’application détient plus d’utilisateurs actifs (qui se connectent au moins une fois par mois) que des applications concurrentes, comme par exemple l’outil de fitness Runkeeper, ou encore les applications de « bons plans », comme Shopmium. Si 60 % de ses clients – plutôt urbains – sont des femmes, et plus de la moitié appartiennent à la catégorie 18-35 ans, WeWard a su aussi convaincre dans des proportions plus importantes que ses concurrents un public plus âgé, ce qui s’explique en partie par son utilisation simple. Une fois téléchargée et un compte créé, il suffit au marcheur d’emporter son téléphone sur ses trajets, puis de valider régulièrement ses pas dans l’interface, qui ressemble à un gros compteur.

Grandes balades et petites sommes

Cette explosion de croissance de WeWard – dont le nom est une référence aux termes anglais « récompense » (reward) et « quartier » (ward) – s’est produite à la faveur de mentions dans la presse ou à la télévision, mais surtout du bouche-à-oreille, notamment dans les communautés de chasseurs de bons plans.Le groupe Facebook privé WeWard le Groupe, qui rassemble 20 000 utilisateurs, a par exemple été créé par l’administratrice d’un autre espace de partage de coupons de réduction, qui voyait fleurir les publications concernant WeWard.

Pour autant, les marcheurs utilisant sur la durée ce podomètre sur mobile sont loin d’être devenus riches. « Le maximum que l’on peut gagner par jour juste en marchant c’est 25 wards », assure Emilie Flamme, 38 ans, utilisatrice assidue de l’application. Avec 1 ward équivalant à 0,007 euro, le gain journalier n’excède donc pas les 18 centimes d’euro. Cette habitante des Hauts-de-France assure toutefois avoir gagné 110 euros depuis qu’elle a téléchargé l’application, il y a dix-huit mois.

Car pour compléter ses pas quotidiens, WeWard propose à ses utilisateurs, pour quelques wards de plus, de remporter des défis de marche et pousser la porte de marques et d’enseignes partenaires enregistrées sur une carte. Elle les incite également à jouer à des jeux, à répondre à des sondages ou à regarder des vidéos publicitaires. A l’image d’Emilie : « Quand je suis réveillée, je mets mon réveil toutes les heures pour regarder des vidéos, explique-t-elle. Quant aux challenges, je les ai tous faits maintenant. » C’est ce que l’on appelle du microtravail, géré par des entreprises tierces, mais pour laquelle WeWard fait office d’intermédiaire. Cela reste cependant une activité marginale, selon Yves Benchimol : 99 % des utilisateurs ne se servent que de la fonction marche de l’appli.

D’autres, espérant gonfler les gains, ont bien tenté de faire trotter encore plus l’appli. Sur le groupe privé Facebook WeWard le Groupe, on s’échange ainsi des astuces pour optimiser le nombre de wards gagnés au quotidien. L’argent n’est pas affiché comme la première préoccupation des utilisateurs : on préfère mettre en avant les bienfaits de la marche à pied, présenter fièrement son record de pas quotidiens. Mais lorsqu’un internaute affiche un solde de 70, voire 100 euros, les questions fusent immédiatement : « Combien de temps cela a-t-il pris, quels outils sont les plus rentables si je n’ai pas les jeux et ne fais pas d’achats ? »

Les tricheurs découragés

Beaucoup de requêtes sur Google concernent d’ailleurs « comment hacker WeWard », trouver un système de « triche » ou une bonne « astuce » pour gagner sans marcher. Certains fabriquent des « WeWard machines », en réalité des agitateurs de téléphone qui simulent la marche, ou bien les achètent sur le Net. D’autres fixent leur smartphone sur leur animal de compagnie. Une pratique qui fait plus sourire qu’elle n’inquiète Yves Benchimol. « Nous avons un algorithme anti-triche qui détecte les comportements non humains, analyse le nombre de pas faits sur quelle période, et on bannit les utilisateurs qui viendraient à tricher. Mais c’est très dérisoire, souvent la personne se lasse avant ou dépense plus en électricité par jour qu’elle ne gagne d’argent », plaisante-t-il.

Aujourd’hui, WeWard affirme avoir déjà versé un million d’euros sur les comptes bancaires des marcheurs et 50 000 euros aux associations quand les « wewardeurs » transformaient leurs gains en dons. Une coquette somme, certes, mais qui n’est pas si vertigineuse une fois partagée entre tous les utilisateurs actifs.

Cela ne les décourage pas pour autant. Si certains, las, raccrochent leurs chaussures de rando, ils sont encore plus nombreux à persévérer. « Bien sûr que ça prend du temps, mais on marche dans tous les cas. Donc autant gagner quelque chose dessus », relativise Aurélie Porson, utilisatrice qui a créé le groupe Facebook.

« Je trouve que WeWard est bien parce que ça motive un peu plus les gens à bouger. Pour vous donner un exemple, maintenant je prends mon téléphone et me rends à pied à l’école de mes enfants. Et finalement, en fin de journée, je finis par faire 9 000 pas. »

Un important volume de données récoltées

Même son de cloche du côté de la start-up, qui emploie quinze personnes aujourd’hui et prévoit dix embauches dans les six prochains mois. « On attire certes avec la perspective de gagner de l’argent, mais au final on travaille la motivation à marcher, à bouger, on parie sur l’aspect social de la marche et l’ego des utilisateurs à remporter des défis, progresser et partager leurs succès », argumente Yves Benchimol qui conçoit l’appli comme un jeu, et se fixe comme objectif de créer « une addiction saine » chez ses utilisateurs. Sur le groupe Facebook, mais aussi Instagram, les utilisateurs partagent volontiers leurs photos de balade et leurs performances. On s’encourage, mais aussi on se compare. On y envisage des balades entre personnes de la même région.

« Je ne fais rien sans mon téléphone sur moi, concède Emilie Flamme. J’utilise plus WeWard que Facebook et n’importe quelle application. C’est gratifiant. Si je vois que je suis à 8 000 pas à la fin de la journée, je me dis que je peux faire plus. Sur le groupe, quand je vois les résultats des autres personnes, j’ai l’impression d’être plutôt bien placée. »

En rassemblant un échantillon aussi vaste de marcheurs en France, WeWard détient un volume inédit de données en la matière que l’entreprise assure ne pas revendre à des tiers. L’entreprise affirme asseoir plutôt son modèle économique sur l’affichage publicitaire dans son application, mais aussi sur les partenariats économiques avec des marques ou entités qui souhaitent être répertoriées sur sa carte géolocalisée, et proposent des activités ou des achats dans le périmètre des utilisateurs.

En attendant de s’entendre avec des organismes de santé ou des entreprises intéressées par le bien-être de leurs salariés, WeWard cherche en tout cas à cajoler sa communauté, organisant par exemple le 20 novembre des balades en groupe dans plusieurs villes de France. Si pour l’heure, 90 % des utilisateurs sont français, la société, aussi implantée en Belgique et en Espagne, espère investir d’autres capitales européennes. Tant que ça marche.

Pauline Croquet, Florian Reynaud