Pourquoi les cryptomonnaies ont conquis les pays en développement

Le Salvador est le premier pays à adopter le bitcoin comme monnaie officielle. À bas bruit, les actifs numériques prennent place au Nigeria, au Vietnam, au Brésil ou au Venezuela. Malgré les risques soulignés par les institutions financières, elles sont une alternative aux monnaies locales défaillantes. Article tiré du Financial Times, traduit par Courrier International.

Paiement en bitcoin, affiche ce café à San Salvador, le 7 septembre, le jour où la cryptomonnaie est devenue la deuxième monnaie officielle du Salvador, avec le dollar. JOSE CABEZAS / REUTERS

À Lagos, capitale économique du Nigeria, une développeuse facture ses clients londoniens et se fait payer en bitcoins, évitant ainsi des frais bancaires élevés et le misérable taux de change officiel du naïra, la monnaie du pays. À São Paulo, au Brésil, un dentiste dépose ses économies mensuelles sur un fonds négocié en Bourse investi dans un panier de cryptomonnaies. Au Vietnam, entreprises et particuliers effectuent tellement de placements, d’échanges et d’opérations en bitcoins et autres cryptomonnaies que ce pays affiche le taux d’adoption de cryptomonnaies le plus élevé du monde.

Dans les pays avancés, les cryptomonnaies sont souvent vues d’un œil soupçonneux par le monde de la finance – qui y voit une affaire de “cryptomaniaques” et une lubie spéculative caractérisée par une forte volatilité qui ne peut que mal se terminer. Les régulateurs européens comme américains ont d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme sur les risques liés aux échanges en cryptomonnaies.

Une place dans le quotidien

Dans le monde en développement, en revanche, il semblerait que les cryptomonnaies soient en train de prendre racine à bas bruit. Elles s’y sont vite fait une place dans le quotidien, notamment dans les pays abonnés à l’instabilité financière ou qui n’offrent qu’un accès très limité aux services financiers traditionnels tels que les comptes bancaires.

“Pendant que tout le monde se focalisait sur les tweets [du PDG de Tesla] Elon Musk ou sur ce que disait tel ou tel investisseur institutionnel ou grand patron sur le bitcoin, il se passait beaucoup de choses sur les marchés émergents du monde entier”, confirme Kim Grauer, directrice de recherche à Chainalysis, une des principales sociétés d’analyse du secteur.

D’après Chainalysis, c’est le Vietnam qui affiche le plus fort taux d’adoption des cryptomonnaies dans le monde : c’est l’un des 19 marchés émergents et pré-émergents de son top 20, les États-Unis étant la seule économie développée à figurer dans le classement en 2021, à la huitième place. “C’est particulièrement frappant cette année : ce sont les marchés émergents et pré-émergents [qui les adoptent]”, ajoute Kim Grauer.

D’autres données recueillies par UsefulTulips.org, qui recense les transactions en bitcoins sur les deux principales plateformes mondiales d’échange de cryptos en pair à pair [P2P, des échanges directs qui ne passent pas par un serveur central], montrent que l’Afrique subsaharienne est passée devant l’Amérique du Nord depuis quelques semaines, faisant d’elle la région du globe qui enregistre le plus important volume d’échanges.

Le Salvador en laboratoire du bitcoin

Mardi [7 septembre], le Salvador, petit pays d’Amérique centrale de 6,4 millions d’âmes, [est devenu] le premier au monde à faire du bitcoin une monnaie officielle [à côté du dollar], ce qui signifie que tous les commerçants, des concessionnaires automobiles aux cafetiers, seront tenus de l’accepter. Si la décision est vue d’un mauvais œil par le Fonds monétaire international (FMI), notamment, certains y voient un tournant historique.

“Ce n’est pas rien, observe Paul Domjan, coauteur en 2021 de Chain Reaction : How Blockchain Will Transform the Developing World [Réaction en chaîne : comment la blockchain va changer le monde en développement, non traduit en français]. Ça modifie la place du bitcoin dans le système financier mondial et ça relance tout le débat sur les monnaies numériques.”

Faiblesse monétaire des pays émergents

Les pays émergents constituent un terreau fertile pour les cryptomonnaies, souvent parce que leurs propres monnaies ne remplissent pas leur office. Que ce soit comme réserves de valeur, comme moyens d’échange et comme unités de compte, les monnaies nationales sont souvent loin de répondre aux attentes. Une inflation aléatoire et des taux de change fluctuants, des services bancaires onéreux et poussifs, des restrictions financières et un flou réglementaire, et, surtout, l’existence ou la menace de restrictions des mouvements de capitaux, sont autant de repoussoirs.

Le Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique, est un cas d’école. Sa population jeune et bouillonnante est quotidiennement aux prises avec un chômage important, le yo-yo des taux de change sur le marché noir et le contrôle des capitaux. Le cours du pétrole, premier produit d’exportation du pays, ayant dévissé pendant la pandémie, amenuisant les réserves en dollars, nombre d’entreprises n’ont pas été en mesure de payer leurs fournisseurs et prêteurs étrangers, au point de mettre au bord du défaut de paiement une centrale électrique financée par la Banque mondiale, et qui fournit un dixième de l’électricité du Nigeria. Pour les particuliers effectuant ou recevant des transferts de fonds ou facturant des clients, la pénurie de dollars est un casse-tête permanent.

“Quand vous allez sur le terrain en Afrique, particulièrement au Nigeria, et que vous parlez aux gens de leurs déboires quotidiens avec l’argent, ça dépasse l’entendement pour nous, en Occident”, dit Ray Youssef, directeur général de Paxful, une bourse d’échange de cryptomonnaies qui permet à ses usagers de traiter directement entre eux. À chaque transaction, les bitcoins sont conservés par la plateforme sur des comptes bloqués jusqu’au règlement – qu’il intervienne par virement bancaire, paiement mobile ou carte cadeau.

Un tiers des clients de la société vivent en Afrique et le Nigeria est son premier marché, avec 1,5 million d’utilisateurs – après un bond de 83 % entre juin 2020 et juin 2021. La plateforme concurrente LocalBitcoins voit également l’essentiel de sa clientèle se concentrer dans les pays en développement, en Amérique latine et en Afrique, mais aussi en Russie.

Activité commerciale intense

Les montants échangés sont variables, du particulier qui achète pour moins de 100 dollars de cryptos aux commerçants qui règlent leurs factures, en passant par les sociétés de services financiers qui se sont montées sur ces plateformes et emploient beaucoup de monde. “On observe une activité commerciale intense entre la Chine et le Nigeria, beaucoup d’importations payées en cryptomonnaie, parce que la politique de change a laissé sur le bord de la route le petit entrepreneur qui n’avait pas une fortune à mettre dans le commerce international”, note Kim Grauer.

Dans des pays comme le Venezuela et le Brésil, le coût et la complexité des services financiers traditionnels poussent beaucoup de gens vers les cryptomonnaies, quitte à jongler entre plusieurs.

“Nous pensions que les gens choisiraient une cryptomonnaie et s’y tiendraient, mais ce qu’on a observé, c’est qu’ils en utilisent plusieurs en fonction des usages”, remarque Ryan Taylor, PDG de Dash Core Group, plateforme pour cette monnaie numérique née au Venezuela en 2016. Le dash sert essentiellement aux menus achats, le bitcoin pour les achats plus importants (en raison de frais plus élevés), et le litecoin pour des usages tels que le règlement d’un abonnement à la télévision par satellite, résume-t-il.

Bouffée d’oxygène

Les grandes plateformes [d’échange de cryptomonnaies] comme Binance et Coinbase sont encore dominantes dans les pays en développement. En Amérique latine, centrale et en Asie du Sud et en Afrique, plus de 80 % des cryptomonnaies (en valeur) transitent par des plateformes d’échange. Binance a envoyé pour plus de 14 milliards de dollars de monnaies virtuelles en Europe de l’Est entre juin 2019 et juin 2020, soit 20 % des échanges internationaux de la plateforme. C’est aussi la plateforme de prédilection en Amérique latine, qui a envoyé pour plus de 3 milliards de dollars [2,54 milliards d’euros] en cryptomonnaies dans la région sur la même période.

La cryptomonnaie est aussi un substitut aux envois d’argent traditionnels [par les travailleurs émigrés] qui jouent un rôle essentiel dans nombre d’économies en développement. En passant par les canaux classiques comme Western Union, les transferts d’un pays à l’autre peuvent en effet atteindre des coûts prohibitifs. “En Afrique, si vous voulez envoyer de l’argent dans un pays voisin, c’est un vrai cauchemar, et si vous voulez envoyer de l’argent hors d’Afrique – vers l’Amérique, l’Europe, la Chine, n’importe – c’est quasiment impossible, à moins d’être riche”, assure Ray Youssef.

Selon la Banque mondiale, transférer 200 dollars vers l’Afrique subsaharienne coûtait en moyenne 9 % du montant de la transaction au premier trimestre 2020, un record mondial, et ce taux pouvait même grimper à deux chiffres dans certains pays.

Sur les réseaux de pair à pair, en revanche, ces frais tournent en général autour de 2 à 5 %, selon LocalBitcoins. Pour le bitcoin, les frais de transaction moyens étaient inférieurs à 3 dollars [2,54 euros] en août 2021, selon la société d’information financière BitInfoCharts, alors que les frais sur l’ethereum oscillaient entre 8 et 44 dollars [6,80 à 37,24 euros].

Fièvre spéculative

Reste que, selon certains observateurs, il peut être extrêmement dangereux d’utiliser des cryptomonnaies, notamment pour les envois d’argent de l’étranger.

Professeure d’économie internationale à l’Institut de politique mondiale Queen Mary de l’université de Londres, Paola Subacchi explique que la meilleure option pour les travailleurs migrants serait de réduire le coût de ces transferts : “[Les cryptomonnaies sont] une fausse bonne solution à un problème qui devrait être réglé en se servant des technologies qui existent déjà. Les cryptomonnaies et leurs plateformes se présentent comme des instruments d’inclusion financière. Or, les personnes exclues des services financiers traditionnels sont précisément celles qui peuvent le moins se permettre de prendre des risques avec leur argent.”

Comme dans les pays développés, on observe une véritable fièvre spéculative autour du bitcoin dans certaines régions du monde en développement – notamment dans les pays à revenu intermédiaire. Mais c’est surtout dans ces marchés émergents que les cryptos ont fait des incursions poussées dans l’investissement traditionnel.

Un marché sous l’œil des régulateurs

Aux États-Unis et au Royaume-Uni, par exemple, l’autorité de régulation n’a pas encore donné son feu vert à la création de fonds négociés en Bourse investis en cryptomonnaies, qui permettent aux investisseurs d’être exposés aux gains et aux pertes en bitcoins et autres cryptos sans en posséder eux-mêmes. Le Brésil est devenu cette année l’un des rares pays où ce type de produit financier est disponible.

C’est aussi le premier pays d’Amérique latine en nombre d’utilisateurs de cryptos, soit 10,4 millions de personnes, selon une étude de TripleA, fournisseur de solutions de paiement en cryptomonnaies implanté à Singapour. La popularité grandissante des monnaies virtuelles au Brésil est confirmée par les résultats de la plateforme locale Mercado Bitcoin, dont le volume de transactions a été multiplié par sept à la fin août par rapport à 2020. La plateforme vient de recevoir 200 millions de dollars d’investissement du groupe technologique japonais SoftBank et a doublé le nombre de ses clients en un an, pour atteindre 2,8 millions de personnes.

“Au Brésil, le gros de l’activité tourne autour des investissements et des échanges, observe Daniel Cunha, un des dirigeants de Mercado Bitcoin. En Argentine, en revanche, les stablecoins [un actif numérique qui réplique la valeur faciale d’une monnaie fiduciaire, souvent le dollar] sont très utilisées, c’est un outil pour se protéger des fluctuations de la valeur de la monnaie. Au Mexique, les transferts de fonds représentent une part importante des échanges en cryptomonnaies.”

Pour certains adeptes des actifs numériques, la diffusion des cryptomonnaies est une première étape avant le grand bond en avant, le temps que les utilisateurs apprennent à faire confiance à la technologie dite des registres distribués, dont la blockchain – l’épine dorsale des cryptomonnaies – est une application.

Dans Chain Reaction, Paul Domjan et ses coauteurs notent que les institutions de confiance, dont celles qui enregistrent des données publiques, comme les cadastres ou les services délivrant des permis, sont généralement moins solides dans les pays en développement. Face à ces faiblesses, avancent-ils, les registres distribués ou les services basés sur la blockchain peuvent plus facilement apparaître comme une solution satisfaisante. “On peut rationnellement s’attendre à ce que ce type d’innovations ait un impact particulièrement fort dans les pays en développement”, écrivent-ils. Selon Paul Domjan, les applications de ce type pourraient débloquer un volume important de “capitaux dormants”, qui viendraient nourrir l’investissement et la croissance.

Risque d’instabilité macroéconomique

Si la cryptosphère s’enflamme pour l’officialisation du bitcoin au Salvador, la plupart des régulateurs sont moins enthousiastes. Après l’annonce du Salvador, le FMI a mis en garde, fin juillet, contre les dangers liés à l’officialisation d’une cryptomonnaie. L’institution basée aux États-Unis juge qu’une large utilisation de ces actifs volatils pourrait menacer la “stabilité macroéconomique” et exposer les systèmes financiers à une prolifération d’activités illicites.

“Si les consommateurs placent leur argent dans ce type de produits, il faut qu’ils soient prêts à tout perdre”, a prévenu la Financial Conduct Authority, [le gendarme de la finance] au Royaume-Uni. Le comité de Bâle, qui réunit les autorités de régulation bancaire, a déclaré en juin que “la croissance des crypto-actifs et des services connexes peut susciter des inquiétudes sur la stabilité financière et augmenter les risques auxquels sont confrontées les banques”, dont la fraude, le piratage et le financement du terrorisme.

La protection des consommateurs, notamment contre les arnaques de toute nature, est un gros enjeu. Les plus vulnérables, dans les pays les plus pauvres, en font souvent les frais. “Il y a beaucoup de battage autour [des cryptomonnaies] et je pense que les gens les plus désespérés sont ceux qui seront le plus tentés de se lancer”, redoute Kim Grauer. Sans compter que beaucoup de régulateurs nationaux se trouvent démunis face à des sociétés d’actifs numériques qui ne déclarent aucune domiciliation.

Au Zimbabwe, l’autorité de régulation a pris des mesures draconiennes contre les plateformes avant de faire machine arrière. La Banque centrale a annoncé qu’elle prévoyait d’encadrer l’utilisation des cryptomonnaies, après avoir interdit aux banques du pays de s’en servir en 2018. Au Nigeria, l’institut monétaire a interdit aux banques commerciales de traiter avec les entreprises qui les utilisaient – lesquelles n’ont pas tardé à trouver une parade en passant par des comptes tiers.

Certains observateurs, comme la Banque centrale du Nigeria, redoutent que des épargnants inexpérimentés ne perdent leurs maigres économies en misant sur des actifs hautement spéculatifs. “Les particuliers ou les investisseurs peu avertis sont plus exposés aux pertes du fait de la forte volatilité des placements”, explique la banque, qui cherche à resserrer la vis.

Si la plupart des services de cryptomonnaies se disent prêts à se plier aux exigences des régulateurs, ils pensent que la bureaucratie excessive poussera les gens vers eux. “Si une banque centrale décide d’imposer des contraintes directes à la population, une foule de gens viendront chercher de l’aide sur [les plateformes de cryptomonnaies]”, assure Ray Youssef.

Au Salvador, le gouvernement a préféré adopter la cryptomonnaie plutôt que de lui couper les ailes. Pour Paul Domjan, que le projet soit couronné ou non de succès, il a d’ores et déjà rebattu les cartes : “Le Salvador est un pays à part entière. Il ne fait pas l’objet de sanctions, il est membre du FMI, il est inséré dans le système financier international. Ce qui lui confère une légitimité. Il y aura des enseignements à tirer de cette expérience dans la manière d’installer une monnaie numérique négociable sur le plan international comme mode de paiement.”

Jonathan Wheatley et Adrienne Klasa