L’aventure de la vie en communauté

Echapper à la solitude, vieillir en bonne compagnie, grandir entouré… Un peu partout en France, de nouveaux phalanstères émergent. Où l’on bricole les règles d’un nouveau vivre-ensemble, entre coloc augmentée, frigo partagé et coworking dans la salle à manger. Article tiré du journal Le Monde.

Rozenn Breacrd et ses enfants Avril et Lucien. En fond les autres futurs habitants, Sur le chantier de l’habitat participatif de Riec sur Bellon, 14/09/21

Ce soir-là, autour de la grande table de la salle à manger, c’est salade de tomates au menu. On est au milieu de la Beauce, dans une bâtisse logée entre quatre champs de céréales. L’été prend fin, la piscine gonflable a verdi, la vigne a roussi, la chaudière est en panne pour la deuxième fois de l’année. La rentrée de cette longère qui dénombre vingt-deux couchages, où l’on vit en communauté, sera ponctuée de travaux. Dans l’immédiat, parce qu’il n’y a pas d’eau chaude, ensuite parce qu’il y a l’étage à finir et une deuxième salle de bains à fabriquer.

Sur fond d’un album de Supertramp, les trois acheteurs, la petite trentaine et amis depuis une dizaine d’années, racontent l’histoire de cette maison qu’ils habitent à plusieurs – le nombre varie selon les disponibilités des proches. « On avait fait le tour du quotidien en ville. Tous les week-ends, on cherchait à quitter Paris, à passer du temps avec les copains à la campagne, à avoir de la place », commence Jonathan, 32 ans, employé d’une start-up parisienne. « On a un groupe d’amis fort et on voulait un projet qui accueille tout le monde », continue Martin, architecte, même nombre d’années au compteur.

Ce projet de vie collective peut paraître un peu anecdotique. Mais, en racontant cette aventure (et ses péripéties) sur les réseaux sociaux, le trio reçoit pléthore de témoignages similaires, certains s’y projettent, d’autres ont déjà sauté le pas.

La décision de cette bande de copains date de décembre 2019, elle aurait dû se concrétiser au mois d’avril 2020. Mais le premier confinement en a décidé autrement. « Alors qu’on devait visiter cette maison le dernier week-end de mars, on s’est retrouvé tous confinés à distance les uns des autres. On n’a cessé de se répéter au fil des apéros en visio qu’on serait mieux si on l’avait, cet endroit à nous, dont on rêve depuis longtemps. »

Version contemporaine du phalanstère

Le 15 juin 2020, ils signent le compromis de vente ; le 15 septembre, ils emménagent. Un sourire barre le visage de Martin : « pour le deuxième confinement, c’était bon, on l’avait. » Entre les deux, il y a eu la création d’une SCI (société civile immobilière) non familiale, la bataille avec les banques pour obtenir un prêt à trois, les surprises d’une vieille bâtisse et de gros travaux qui sont loin d’être finis.

La maisonnée évolue au fil des allées et venues d’amis, des déplacements pour le travail – car chacun a gardé son emploi et alterne présentiel et distanciel. La journée, la salle à manger reçoit autour d’un menu unique où tous mettent la main à la pâte. Sur les coups de 14 heures, la nuée d’ordinateurs et sa vague de cliquetis de claviers reprennent place sur la table commune. Entre deux calls, on s’interrompt pour passer un coup de peinture, casser un mur, arracher un arbre mort.

Du débroussaillage, Claude en fait aussi dans son projet de vie collective. Fanny, Florence et Nathan vivent des expériences similaires ; Clara et Rodrigo s’apprêtent à franchir le pas.

Un peu partout en France, la vie en communauté, idéal que l’on pensait révolu, attire de nouveau. Elle ne se limite plus aux étudiants sans le sou, ne pâtit plus d’une image marginale de mangeurs de graines anticonsuméristes, ne s’inscrit plus forcément dans un mouvement hippie, n’a rien du cliché sectaire. Cette version contemporaine du phalanstère s’illustre autour du désir d’un groupe d’adultes de vivre ensemble dans un lieu régi par des règles communes. Ils en sont arrivés là par envie, non par pragmatisme – à la différence de la colocation, par exemple.

Claude, retraité : « Le moment ou jamais »

« Acheter ensemble n’a rien de pragmatique ! Au contraire, c’est un casse-tête ! », témoigne Claude, retraité de l’éducation nationale de 73 ans. Il monte un projet de vie en collectivité à Riec-sur-Bélon, dans le Finistère. « A l’origine, on était quatre amis, rencontrés au collectif des faucheurs volontaires, qui milite contre les cultures OGM. On rêvait d’un projet d’habitat collectif depuis quinze ans. Un jour, une connaissance nous a proposé un terrain à vendre de 14 000 mètres carrés, dont un tiers constructible. On s’est dit que c’était le moment ou jamais de concrétiser nos envies. »

Ils passent des annonces sur Internet pour trouver d’autres personnes intéressées et rendre l’aventure intergénérationnelle. Après plusieurs rencontres, le groupe – constitué, à ce stade, de trois couples dont un avec enfants et de deux personnes seules – se dessine. Une SCI est créée où chacun investit une part financière pour acheter le lieu et lancer la construction des bâtiments de vie. Les membres y sont retraités, infirmier, menuisier, illustratrice, comptable, géomètre, enseignante.Ils ont entre 7 ans et 73 ans.

Le socle commun de ce groupe est défini par le désir de sociabilité : choisir de partager sa vie avec des gens que l’on connaît et sur qui l’on peut compter, que son voisin soit aussi un ami.

Pour Claude, c’est aussi vieillir entouré plutôt que seul dans son coin. « On aurait pu vivre dans le même village et se retrouver au bar. Mais on voulait plus que ça : construire un projet ensemble, travailler ensemble et prendre du plaisir ensemble. On scelle un pacte pour vivre à côté les uns des autres. » Si l’initiative précède la crise sanitaire, elle entre néanmoins en résonance avec cette dernière. Claude rebondit : « Cela nous a confortés dans l’idée que c’est la solidarité et la fraternité qui nous aideront à affronter des moments comme celui-ci. »

Clara et Rodrigo : « C’est meilleur quand on partage »

Il faut dire que l’époque nous met à rude épreuve d’une vie sous cloche. Clara (le prénom a été modifié) et Rodrigo, 36 ans et 49 ans, ont passé une année éloignée de ce qui les faisait vibrer : les amis, les rencontres, les dîners, sans parler des voyages. Ils ont vécu une privation d’espace social qui n’est pas sans évoquer certains souvenirs au père de famille, d’origine argentine. « J’ai grandi sous la dictature, beaucoup de choses nous étaient interdites. Ce vécu amène à un besoin primaire de communauté, de se retrouver avec ceux qu’on aime. Mon oncle avait une maison, à une heure de Buenos Aires, où la famille élargie se réunissait tous les week-ends. On était toujours les bienvenus. Pour moi, la vie en communauté est quelque chose d’extrêmement joyeux où l’on partage tout, la dépense bien sûr, mais aussi la gestion, les repas, l’éducation des enfants»

Si les deux époques ne sont pas comparables, la vie contaminée par le Covid-19 lui a rappelé cette existence sous embargo. Le désir intime de ne pas vivre une trajectoire solitaire s’est réveillé. Le couple a un petit garçon de 3 ans et souhaite acheter une maison de campagne, pas trop loin de Paris, avec des amis à eux, parents d’une petite fille.

« On a oublié que l’être humain fonctionne mieux en groupe qu’en tant qu’individu isolé, et je crois que ce qu’on est en train de vivre nous le rappelle », reprend Rodrigo. « D’ailleurs, c’est la phrase qu’on répète le plus à notre fils : c’est meilleur quand on partage », abonde Clara, qui lui pique une fraise de l’assiette du goûter.

« Sur ce type de projets, le Covid-19 a mis un coup d’accélérateur. La crise a fait expérimenter une solitude soudainement contrainte, laissant émerger l’importance de la sociabilité », décrypte Dominique Picard, coautrice de Relations et communications interpersonnelles (Dunod, 2020). On aurait donc envie de recréer sa propre « minisociété » à plusieurs, pas par caprice réactionnaire face aux barrières sociales de la crise, mais « parce qu’être avec les autres est un besoin viscéral, identitaire », insiste-t-elle.

Nos choix sont dictés par ce que l’époque nous inflige et « il y a quelque chose de cette période qui peut nous faire penser aux années 1970 », estime la psychosociologue, à l’écoute de ces histoires.« Nous évoluons dans une société qui souffre, entre terrorisme, crises sociales, dégradation de l’image du politique, faits divers, violences… Les motifs d’insatisfaction sont nombreux ces derniers temps, et les gens perdent confiance dans la capacité des pouvoirs publics à régler ces problèmes. »Alors, de nouveaux modes de vie se construisent pour « se défaire de cette chape de plomb, comme dans les années 1960, encore aggravée par le coronavirus cette dernière année », analyse-t-elle.

Florence et Nathan : « Tu t’engueules avec ton mec devant des spectateurs »

Florence et Nathan (respectivement 38 ans et 31 ans), parents d’une petite fille de 2 ans et demi, ont eux aussi fait le choix de s’installer en collectivité. Ils vivent en banlieue parisienne lorsqu’ils rendent visite à un copain qui habite en communauté depuis un an, dans le sud-est de la France, à l’été 2019. La famille tombe amoureuse de l’endroit, ses grandes pièces, ses 200 hectares de terrain, son potager. Il reste de la place, on leur propose de rejoindre le projet. Ils déménagent pendant le premier confinement.

Elle est graphiste et peut travailler d’à peu près n’importe où, d’autant qu’elle cherche à se reconvertir. Lui est projectionniste et se dit que des cinémas, on n’en trouve pas qu’à Paris. Les autres habitants sont bédéistes, documentaristes ou dessinateurs, et alternent avec des boulots d’ouvrier agricole. Ils ont entre 28 et 38 ans.

« Ils se sont dit que ça ferait du bien de vivre avec un enfant, que ça apporterait un souffle d’air frais, que ça les sortirait de leur égocentrisme », plaisante Florence. Elle trouve l’expérience passionnante, bien que pas toujours évidente : « En tant que parent, on apprend tous les jours et, dans cette vie-là, tu t’engueules avec ton mec à propos de ta fille devant des spectateurs. » Il faut apprendre à composer avec les règles des autres, les réflexions faites à leur enfant : « Ils ont le droit de lui demander de parler moins fort, j’apprends à écouter ce qu’on a à me dire », avance-t-elle. Tous ces cohabitants ont un rôle dans la vie de sa fille, ils sont des figures rassurantes et encadrantes pour elle, ce qui plaît au couple. « J’ai du mal à la faire garder par quelqu’un, mais, avec eux, je suis complètement à l’aise, atteste Florence. Vivre ensemble, c’est aussi avoir des gens sur qui tu peux toujours compter. »

Au quotidien, il a fallu réorganiser la vie de la maison : « Parfois, l’un des couples change de chambre le week-end, pour s’éloigner de celle de ma fille et pouvoir dormir plus longtemps. »

Il est bientôt l’heure de dîner, on en vient à parler repas : le midi, chacun se fait à manger, même si en général ils sont plusieurs autour de la table ; le soir, l’un cuisine pour les autres, et ça tourne plutôt bien sans planning établi. Pour ce qui est de la viande et des laitages, chacun fait ses courses. Pour les légumes, on prend tout dans le potager du jardin. « Bon, là non plus, tu ne décides pas de tout, tu fais des compromis… L’été dernier, on a gâché quelques salades parce qu’elles sont arrivées à maturité en même temps. Là je me suis dit qu’on allait en manger des plus petites, mais tout le monde n’est pas d’accord. On a nos humeurs… Mais le positif l’emporte largement ! »

Fanny : « On n’est pas une ZAD, pas un squat »

L’anecdote des salades fait sourire Fanny. Elle s’y connaît en potager et en vie collective. Cette éducatrice spécialisée de 29 ans commence une formation en maraîchage pour avoir un statut d’éduc spé jardinière, en vue de monter des jardins dans des lieux médico-sociaux, notamment. Elle vit sur un terrain partagé avec maison commune dans le sud-ouest de la France, avec son copain Ben, deux charpentiers, un menuisier, un maraîcher en sol vivant, un sylviculteur et une prof. Entourée de Nadine, Lucifer et Babylone (les poules), elle raconte : « Ici on mange pas mal de chou. On a un grand potager qui nous prend beaucoup de temps, on fait tout à la main et on se nourrit en bonne partie de ce qu’on cultive. »

Dans le coin, mythes et légendes circulent sur ce bout de terrain « occupé » sans accès direct depuis la route. « Forcément, notre façon de vivre intrigue, mais on n’est pas une ZAD, pas un squat, on vit légalement dans ce très beau lieu, dont on prend soin », explique-t-elle.

L’objectif de cet endroit est d’être un espace ouvert, qui profite aux autres autant qu’à ses résidents permanents. Cet été, ils ont organisé des soirées cinéma en plein air en invitant les maires et les commerçants des villes alentour, ainsi que les habitants du coin. « Vivre ensemble est une façon de légitimer la vie sociale. On ouvre nos portes aux autres dans une période où la consigne officielle est de les fermer. Je vois ça comme un truc militant », reprend la jeune femme.

Pour l’instant, cet espace leur est prêté par l’actuel propriétaire. Mais une SCI vient d’être montée pour leur permettre d’acheter. Tous ne seront pas acquéreurs, certains contribueront autrement que par l’argent, ils trouvent un équilibre entre les apports, les savoir-faire, les engagements des uns et des autres.

A chaque vie collective sa définition, tant du point de vue idéologique que pratique. Au sein de cet espace articulé autour d’une maison commune d’une cinquantaine de mètres carrés consacrée à la cuisine, aux repas et aux fêtes, Fanny et Ben se sont installés dans une yourte. A côté d’eux se trouve un dôme géodésique (un habitat léger de forme sphérique) ; des cabanes sont en construction pour d’autres habitants. « Avoir sa bulle, son intimité, ses règles, c’est primordial », enchaîne-t-elle.

Vivre en communauté aujourd’hui ne veut pas dire tout partager tout le temps. C’est faire le choix d’un quotidien qui tourne autour de trois idées qui reviennent souvent : sélectionner les personnes avec lesquelles on veut vivre, délimiter des temps communs et s’octroyer un espace à soi. Pour la longère beauceronne, c’était le premier point de la liste : que chacun puisse avoir sa chambre. Pas question de faire dortoir commun ou de dormir à droite à gauche. Chez Claude aussi, chaque membre de l’aventure a son lieu de vie privé. Le format appartements a été choisi, ils sont tous de la même taille et construits au sein d’un même bâtiment. « On est à mi-chemin entre les extrêmes, on vit ensemble mais on garde son intimité », résume Claude.

Jane Roussel