Et si on arrêtait d’en faire toujours plus ?

Qu’il joue aux Lego ou qu’il conçoive des politiques environnementales, le cerveau humain a tendance à privilégier l’addition à la soustraction – à ajouter des infrastructures plutôt qu’à en retrancher. Et si on changeait de réflexe ? Article tiré du site Grist, traduit par Courrier International.

Tandis que la pandémie de Covid-19 balayait les États-Unis l’année dernière, Joe Biden, alors candidat [à la présidentielle], a martelé un message : “Build back better” [reconstruire mieux]. Le slogan se voit aujourd’hui transposé à un projet de très grande envergure visant à la fois à redresser le pays après la récession causée par le Covid, à lutter contre le dérèglement climatique et à moderniser le réseau ferroviaire, les ponts et la distribution de l’eau.

Mais si cet ambitieux programme [qui prévoit plusieurs milliards de dollars d’investissements] passait à côté d’une mesure plus simple encore : celle qui consiste à se débarrasser de ce qui ne fonctionne pas ?

Le mot d’ordre de l’administration Biden est révélateur de la manière dont nous nous y prenons, en général, pour améliorer une situation – par défaut, nous sommes mus par l’envie d’entreprendre de grands projets pour résoudre de grands problèmes. Or de récentes études montrent que l’on a tendance à négliger l’option qui consiste à retrancher quelque chose, lui préférant celle d’ajouter, même lorsque la solution la plus simple est la meilleure.

Certains spécialistes des sciences comportementales font ainsi valoir que la méthode “soustractive” serait efficace face à des problèmes planétaires comme le dérèglement climatique. “En ce moment surtout, on déploie des efforts considérables pour réparer ou reconstruire des infrastructures existantes. En somme on reste dans le ‘business as usual’”, observe Erin Sherman, vice-présidente d’Ideas 42, une société de design comportemental. À ses yeux, la suppression d’infrastructures aurait au contraire de multiples bienfaits pour l’environnement, qu’il s’agisse d’autoroutes, de digues ou de bitume.

La brique qui change tout

Pour Leidy Klotz, auteur de Subtract : The Untapped Science of Less [“Soustraire : la science oubliée du moins”, non traduit en français], l’illumination remonte à plusieurs années, un jour où il construisait un pont en Lego avec son fils Ezra. Une des piles était plus courte que l’autre et Klotz s’est mis en quête d’une brique pour la rehausser. Lorsqu’il s’est retourné, Ezra avait déjà réglé le problème, en retirant tout bonnement une brique de la pile la plus haute.

Klotz, qui est professeur d’ingénierie, a commencé à en discuter avec des spécialistes du comportement de l’université de Virginie [où il enseigne]. Il cosigne à ce sujet une étude qui vient d’être publiée dans la revue Nature. Au cours de plusieurs expériences, les chercheurs ont analysé la manière dont les sujets résolvaient certains problèmes – par exemple en jouant aux Lego, dans un embouteillage lors d’une excursion d’une journée à Washington, ou encore pendant la préparation d’une recette alambiquée (comment modifier une recette de croque-monsieur qui prévoit un ingrédient supplémentaire choisi au hasard, comme de la vodka ou du chocolat, pour citer les moins ragoûtants ?).

Ils ont ainsi découvert que les gens pensaient rarement à retrancher quelque chose. À moins qu’on ne leur rappelle cette possibilité ou qu’on les aiguille, en leur disant par exemple que l’ajout d’une brique coûte 10 cents alors que le retranchement d’une brique est gratuit. “Ce que montre notre étude, c’est que nous avons tendance à laisser de côté tout un éventail d’options qui permettraient pourtant de régler les problèmes”, résume Gabrielle Adams, professeure de politiques publiques et de psychologie à l’université de Virginie et coauteure de l’étude.

Leidy Klotz estime qu’il faudrait ajouter un quatrième “r” – celui de “retrancher” – au vieux slogan “réduire, réutiliser, recycler”. “Réduire, réutiliser et recycler ne suffira pas à relever le défi du dérèglement climatique, pour la bonne raison qu’on a déjà dépassé notre quota d’émissions, juge-t-il. ‘Retrancher’ devrait faire partie des options sur la table, c’est même la première chose qu’il faudrait envisager.”

Débitumer les zones inondables

Qu’est-ce que cela pourrait donner dans le monde réel ? Cela pourrait consister à s’adapter aux précipitations de plus en plus torrentielles en débitumant partiellement les zones inondables ou en y aménageant des trous afin de permettre à la terre d’absorber davantage d’eau. Cela permettrait à des villes très artificialisées et sujettes aux inondations, comme Houston, de mieux résister à des tempêtes comme l’ouragan Harvey [qui a inondé la ville en 2017].

Pour s’adapter à la hausse du niveau de la mer, on pourrait également remplacer les digues (qui aggravent parfois l’érosion du littoral) par des “bandes côtières vivantes” composées de plantes hydrophiles, de dunes de sable et autres éléments naturels. Soustraire peut aussi tout simplement consister à supprimer une vieille voie rapide en piteux état dans une ville, comme l’ont fait Seattle et San Francisco, ménageant ainsi de la place pour des parcs, des lignes de transport en commun ou encore des logements sociaux.

Attention aux fausses bonnes idées

Il est évidemment plus facile de s’enthousiasmer pour une nouvelle technologie clinquante et tape-à-l’œil. En témoigne l’existence des réfrigérateurs connectés. Leidy Klotz cite la géo-ingénierie – le fait, par exemple, d’utiliser des aérosols pour rafraîchir la planète en bloquant les rayons du soleil – comme exemple de solution qui pourrait bien ne faire qu’aggraver la situation. “Le cœur du problème du dérèglement climatique, c’est qu’on a détraqué un système complexe qu’on ne comprend pas”, dit-il. En créant de nouveaux éléments, on ne fait qu’introduire plus de complexité et d’incertitude.

Bien sûr, le monde réel n’est pas aussi simple qu’une ville construite en Lego. Un dispositif qui sert à réduire le CO2 à l’échelle mondiale peut ainsi constituer un ajout à l’échelle locale. Prenez l’exemple d’une usine de piégeage du carbone. “Selon la perspective que vous adoptez, vous y verrez un retranchement ou un ajout”, observe Gabrielle Adams. Autrement dit, le retranchement est une idée séduisante qui tend à se brouiller quand on y regarde de trop près. Mais la plupart des gens en saisissent l’essence. Il existe une foule de truismes sur la simplicité et le minimalisme, comme le “less is more” ou le rasoir d’Ockham [un principe de raisonnement qui accorde la priorité aux hypothèses les plus simples].

Le conseil bien connu de Marie Kondo, l’auteure [japonaise] devenue présentatrice de télévision qui aide les gens à faire le vide chez eux, est de ne garder que des choses qui “font naître de la joie”. Toute la question, observe Leidy Klotz, est de savoir comment s’en servir pour résoudre des problèmes graves, et pas seulement un problème de placard qui déborde.

Kate Yoder