Les NFT, nouvel eldorado numérique ?

Une technologie permet désormais d’obtenir des titres de propriété d’objets numériques de toutes sortes et de les vendre. Article tiré du journal Le Monde.

Les NFT permettent désormais d’obtenir des titres de propriété d’objets numériques de toutes sortes et de les vendre

Il est environ 8 heures du matin à Sydney (Australie) lorsque Arnie, un jeune Français expatrié, nous parle. Arnie patiente alors devant son ordinateur. Comme plus de 200 000 autres inscrits sur la plate-forme NBA Top Shot (encore inaccessible en France), il espère acquérir l’un des 32 000 packs de « moments » vendus ce jour-là. Contrairement à une carte de collection classique, ces moments sont des vidéos : des séquences animées d’actions de joueurs NBA, la ligue nord-américaine de basket-ball. « Ce n’est pas juste une image que tu collectionnes, mais un moment où il y a une vidéo et de l’interactivité, je trouve ça génial ! », s’enthousiasme Arnie.

A chaque sortie de ces moments, l’utilisateur doit attendre qu’un algorithme lui attribue une place et détermine ses chances d’obtenir le Graal. L’horaire n’entrave en rien l’impatience du jeune homme, perceptible au téléphone, même si le nombre d’acheteurs potentiels limite ses chances de l’emporter : « Il y a toujours une excitation mais, pour la sortie d’aujourd’hui, je n’ai pas trop d’attentes : il y a une chance sur huit » de pouvoir acheter la vidéo.

Des certifications numériques

Pourtant possiblement visibles par tous gratuitement sur un site d’hébergement de vidéos comme YouTube, les clips vendus sur NBA Top Shot suscitent une telle frénésie, car leurs acquéreurs en deviennent les propriétaires officiels.

Ces vidéos sont, en effet, des Non-Fungible Tokens (NFT, des jetons non fongibles, en français). Un sigle qui recouvre toutes les métadonnées associées aux fichiers vidéo concernés. Ces informations établissent avec certitude que chaque vidéo est bien l’originale : l’acheteur du moment a la garantie qu’il acquiert la vidéo d’un joueur de basket directement créée pour cette occasion, et non une copie.

Une telle certification est rendue possible par une blockchain, l’équivalent numérique d’un registre de transactions, qui fonctionne de manière plus ou moins décentralisée et souvent publique. Le concept de blockchain a d’abord émergé au début des années 1990, à travers les recherches de cryptographes, mais c’est en 2008 que sa première application s’est concrétisée avec le bitcoin.

Pensée en réaction au système monétaire international et à sa gouvernance par des banques ou des institutions, la blockchain liée au bitcoin permet d’authentifier toutes les transactions réalisées avec cette monnaie virtuelle et d’être certain qu’une somme définie de bitcoins a bien fait le chemin entre un portefeuille X et un portefeuille Y. Cette garantie est établie de pair à pair, grâce à un réseau entretenu directement par ses participants.

Depuis, d’autres blockchains ont vu le jour pour des usages qui ne sont pas forcément dédiés à des transactions monétaires. C’est le cas d’ethereum, auquel est certes liée une monnaie virtuelle (l’ether), mais qui offre aussi la possibilité, grâce à des opérations de calcul distribuées au sein d’un réseau d’ordinateurs, d’opérer des programmes informatiques de manière autonome, sans censure ni interruption possible, une fois déployés. Des logiciels et des jeux décentralisés ont pu aussi voir le jour, et de nouveaux standards liés à des besoins de certifications numériques – comme le NFT – sont apparus.

2,1 millions d’euros pour un tweet

Ces jetons uniques établissant une certification sur un fichier numérique « peuvent représenter tout ce que l’on peut imaginer », explique Nadya Ivanova, directrice des opérations de L’Atelier, filiale indépendante de BNP-Paribas spécialisée dans la recherche autour de l’économie virtuelle :

« Cela pourrait être une peinture, une œuvre numérique, une propriété dans un monde virtuel. Ils peuvent même avoir une fonction, par exemple, un accès à un service de streaming. Littéralement, tout ou presque pourrait être converti en NFT. »

Ce qui explique pourquoi les NFT sont apparus dans de nombreux secteurs : les arts, le jeu vidéo, le sport ou encore la réalité virtuelle. Les collectionneurs – et les spéculateurs – se les arrachent sur des plates-formes d’échange spécialisées, telles que OpenSea ou Rarible. Les transactions se font le plus souvent en cryptomonnaies, même si une plate-forme comme NBA Top Shot facilite l’expérience en autorisant les modes de paiement traditionnels.

Récemment, la chanteuse Grimes a vendu aux enchères une série de clips musicaux en NFT pour un montant total d’environ cinq millions d’euros. Une gravure de Banksy a, elle, été détruite après avoir été reproduite en NFT, puis vendue en ligne pour 229 ethers, soit l’équivalent de 350 000 euros au moment où ces lignes ont été écrites.

Depuis peu, la plate-forme Valuables propose de convertir des tweets en NFT pour les revendre. Jack Dorsey, le fondateur de Twitter et défenseur des cryptomonnaies, s’est pris au jeu et a mis aux enchères son premier message posté sur Twitter. Pour l’heure, un entrepreneur du secteur de la blockchain a posé l’enchère la plus haute : elle s’élève à environ… 2,1 millions d’euros.

Autant d’objets numériques qui restent librement consultables par tous les internautes et copiables à l’infini (grâce au bon vieux « Enregistrer sous » et autres captures d’écran), mais dont les fichiers originaux viennent de trouver de nouveaux propriétaires officiels.

Des « commissions automatiques » pour les artistes

Si l’achat de biens numériques uniques n’a rien de nouveau, la technologie ouvre des perspectives inédites, en particulier pour l’existence numérique des œuvres et les rétributions pour leurs auteurs.Par exemple, le téléchargement légal d’une chanson sur Apple Music n’autorise pas sa revente, ne donne aucune forme de propriété sur le morceau et ne rétribue l’artiste qu’en fonction des contrats établis entre son label et la plate-forme de vente. Avec les NFT, les possibilités sont bien plus diverses, comme le détaille Nadya Ivanova :

« La blockchain authentifie leur propriétaire. Dans le monde physique, vous ne pouvez pas toujours prouver publiquement que vous êtes le propriétaire d’un objet. Ce qui est important avec les NFT, c’est qu’ils contiennent énormément de métadonnées, d’informations visibles publiquement : leur propriétaire, leur créateur, leur date de création ou toutes les transactions liées à cet élément. Cela crée leur authenticité. Nous pourrions comparer un NFT à un certificat numérique, qui atteste que vous en êtes le propriétaire ; et lorsque vous êtes en mesure de prouver que vous êtes le propriétaire d’un bien, vous pouvez faire beaucoup de choses. »

Une plate-forme comme SuperRare a ainsi automatisé une forme de royalties éternelles à destination des créateurs d’une œuvre, appliquée directement sur le fichier original. La dirigeante de L’Atelier renchérit :

« Si vous prenez des formats numériques tels que le JPEG ou le MP3, ils peuvent être facilement reproduits ou copiés. Cela complique énormément la manière dont les artistes peuvent profiter de leur travail. Aujourd’hui, vous pouvez littéralement coder au sein du NFT une sorte de clause de revente, de manière à ce que vous puissiez toucher une commission à chaque fois que votre œuvre est revendue. C’est très intéressant car, dans de nombreux cas, le prix d’une œuvre s’apprécie avec le temps, quand un artiste se développe et devient populaire. »

Le groupe de rock américain Kings of Leon a, quant à lui, sorti son dernier album sous forme de NFT, et choisi d’adresser les recettes des reventes à un fond de soutien aux professionnels de la musique. Pour l’acheteur, il n’y aura aucune action à faire : le smart contract (le code qui exécute les transactions selon certaines conditions) s’en chargera en totale autonomie et transparence.

Un jeu de management de football

Le filon n’échappe plus aux investisseurs institutionnels. Fin 2018, la start-up française SoRare crée des cartes à collectionner à l’effigie de joueurs de football sur la blockchain Ethereum. La vision est ambitieuse : ces cartes seront intégrées à un jeu de gestion d’équipes, les « Fantasy Leagues ». Trois ans plus tard, SoRare semble avoir vu juste. Quarante millions d’euros viennent d’être levés auprès d’investisseurs tels que le footballeur Antoine Griezmann, Alexis Ohanian, le cofondateur du forum Reddit, ou encore Benchmark, un fonds d’investissement connu pour avoir financé Twitter, Dropbox ou Instagram.

Dans le même temps, SoRare s’est associé à Ubisoft pour intégrer ses NFT à un jeu de management de football : les cartes incarnent les avatars des footballeurs et permettent de composer les équipes. « En février, on a fait plus de onze millions d’euros de volume de transactions. Depuis un an, nos chiffres doublent ou triplent mensuellement », nous détaille son cofondateur, Nicolas Julia. Un succès qu’il explique par la facilité d’accès au jeu, même pour les béotiens en matière de blockchain :

« On est obsédés par cette technologie, mais nous l’avons abstraite de l’expérience utilisateur pour toucher le grand public. Depuis 2020, on touche en majorité les fans de foot, plus seulement les passionnés de blockchain. Aujourd’hui, il y a toute une communauté qui fait des blogs, des jeux, des vidéos sur YouTube… C’est ce dont on est le plus fier. »

Une bulle prête à exploser ?

De fait, même si certains NFT atteignent des sommes faramineuses, est-il déjà l’heure de parler d’une bulle économique, alors que le grand public découvre tout juste cette technologie ?

« Pour établir s’il y a une bulle dans l’économie physique ou les marchés financiers, vous devez avoir un référentiel qui vous permet d’établir un prix en rapport avec la valeur réelle, et nous n’avons pas ça à l’heure actuelle dans le secteur des NFT. L’économie virtuelle est complètement différente de l’économie physique : la volatilité est en quelque sorte naturelle, il peut y avoir une correction, mais je ne pense pas que l’on puisse qualifier ça de bulle, répond Nadya Ivanova, qui souligne les nouveautés d’un système encore très neuf et en train d’écrire ses propres définitions. Quand on parle de sport, cela représente des milliards de fans. Or, au moment où le monde du sport s’est arrêté en raison du Covid-19, on a pu trouver avec les NFT d’autres voies pour attirer les fans. C’est la même chose avec l’art. »

Selon L’Atelier, les objets numériques NFT seraient en mesure d’attirer des millions de curieux ou de passionnés plus avertis, comme Arnie, toujours dans sa file d’attente virtuelle à Sydney pour obtenir son pack de NFT dédié à la NBA. En 142 000e position, il sait qu’il n’a aucune chance de l’obtenir, mais il reste sur le serveur de discussion Discord pour bavarder avec la communauté.

Il n’est pas vraiment déçu, et pour cause : deux jours auparavant, le basketteur français Rudy Gobert lui a offert directement une carte lors d’un tirage au sort sur Twitter, de quoi le consoler pour de longues années. « J’ai fait ma groupie et il m’a envoyé un moment de Paul George [un basketteur NBA], qui vaut à peu près 500 dollars aujourd’hui. Ce qui est cool, ce n’est pas tellement l’aspect monétaire, c’est le fait que ce soit offert par Rudy Gobert. Ce geste est certifié par la blockchain, c’est ancré à vie et, de mon point de vue, c’est ce qui a le plus de valeur. C’est comme un autographe », se félicite-t-il.

Jérémy Le Bescont