Des livreurs à vélo ubérisés reprennent leur destin en main

Ecologiques et éthiques, des coopératives se lancent dans la cyclo-logistique. Une douzaine de SCOP se sont déjà créées en France. Article tiré du journal Le Monde.

Julien Muguet pour Le Monde

Il y a une vie après Uber Eats ou Deliveroo. On le comprend vite en pénétrant chez Olvo, une coopérative de livraison à vélo cargo créée par d’anciens livreurs des plates-formes numériques. Dans son local animé de 1 000 m2, à Paris, on passe d’un lieu de stockage des commandes à un autre, réfrigéré, avant d’arriver dans les rayons d’une épicerie en ligne. Plus loin, il y a l’atelier de réparation des vélos-cargos, qu’Olvo assemble sur place et vend aussi, et encore d’autres espaces, sous-loués à des entreprises. La coopérative emploie trente-quatre salariés, dont vingt sont sociétaires.

Parallèlement à l’essor des ventes de la petite reine et de la livraison à domicile, provoqué par la crise sanitaire, des coopératives de cyclo-logistique fleurissent un peu partout. « C’est un modèle encore en construction, dans lequel nous insistons sur la qualité de l’emploi, qui n’existe pas dans les plates-formes numériques » recourant à des microentrepreneurs, souligne Fatima Bellaredj, déléguée générale de la Confédération générale des sociétés coopératives et participatives – les SCOP –, qui accompagne les porteurs de projets. Pour les aider, cette organisation a créé, cette année, CoopVenture, un fonds d’investissement destiné aux coopératives, notamment numériques, doté, pour le moment, de 4,5 millions d’euros.

Ces projets sont presque tous lancés par d’anciens livreurs « ubérisés », désireux de reprendre, collectivement, la main sur leur travail, de se salarier et de participer à la prise des décisions, selon la règle « un homme, une voix ». « L’objectif est de lutter contre la précarisation du métier, de sauver des livreurs de l’ubérisation », explique Paul Roudaut, ancien livreur chez Take Eat Easy, la plate-forme belge qui a fait faillite en juillet 2016, et cogérant élu d’Olvo avec Leeroyd Levi, le cofondateur, qui est, lui, un ancien du britannique Deliveroo.

D’autoentrepreneur à salarié

Pour le moment, le nombre de ces SCOP reste modeste. Elles sont une douzaine en France. « Une dizaine de porteurs de projets par trimestre viennent frapper aux portes des unions régionales des SCOP pour être accompagnés, précise Mme Bellaredj. Et une trentaine de structures sont en train de passer du statut d’association à celui de coopérative. Il y a un véritable élan. »

Pour commencer, certains collectifs créent, en effet, une association de préfiguration, où les livreurs passent progressivement d’autoentrepreneurs à salariés, comme chez Naofood, à Nantes. Née en novembre 2018, elle réunit 12 livreurs de repas de restaurants sélectionnés. « On se prépare au passage en coopérative, explique Guillaume Blanchet, cofondateur de Naofood. Travailler ensemble, se faire confiance, cela s’apprend. » Aujourd’hui, l’association a un salarié et compte en avoir « huit ou neuf en mai ».

Cette phase transitoire peut permettre de révéler les faiblesses du projet, comme chez Kooglof !, une association créée fin 2020, à Strasbourg, dont Marine Stieber, cofondatrice, dit avoir été éjectée en mars. Un autre cofondateur a fait venir une personne « qui m’a prise en grippe, se révolte-t-elle, et a convaincu les autres que je n’avais pas ma place dans le projet. Ce n’est pas le genre de traitement humain que j’attendais ». « Il y a eu une accumulation de petits conflits entre les personnes, ce sont des choses de la vie »,relativise Florian Gentelet, autre cofondateur.

Une palette de services

Pour parvenir à salarier des livreurs, la plupart de ces structures ne se sont pas axées sur la fourniture de repas, domaine peu rentable et où les courses sont concentrées sur le midi et le soir. Elles proposent, en général, une palette de services, comme Tout en vélo, à Rennes. La coopérative, créée en 2012, compte six salariés et s’occupe de déménagements, grâce à « un grand plateau à l’arrière du vélo qui peut transporter jusqu’à 300 kg », précise Gildas Neau, le gérant. Elle transporte aussi, pour la municipalité, les encombrants jusqu’à la déchetterie, livre des colis, des paniers de fruits et légumes « bio et locaux », etc. Tout en vélo fait partie d’un réseau du même nom, qui, sous la forme d’une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), réunit huit SCOP, auxquelles elle vend les remorques et les caissons des vélos-cargos qu’elle fabrique.

A Bordeaux, la coopérative Coursiers bordelais, créée en 2017, livre des fleurs, des fruits et légumes, des produits médicaux et de luxe, et des « colis jusqu’à 200 kg », précise Arthur Hay, cofondateur et secrétaire général du Syndicat CGT des coursiers à vélo de la Gironde. A Nantes, la coopérative Les Coursiers nantais, qui emploie treize salariés, s’est toutefois ouverte à la livraison de repas, il y a six mois. « Des restaurants étoilés nous ont contactés, ils voulaient un service de livraison éthique »,explique François Lemoine, gérant.

« On était rentables au bout d’un an »

Pour organiser les tournées, beaucoup utilisent un logiciel développé par CoopCycle, une fédération internationale de 60 collectifs de livreurs à vélo proposant aussi d’autres services, tels que l’aide juridique, moyennant une redevance de 2 % sur leur valeur ajoutée. Mais, ici, pas d’algorithmes mystérieux. « Les salariés répartissent les courses entre leurs collègues, manuellement », explique Kévin Poperl, cofondateur de CoopCycle.

Prudentes, ces structures fonctionnent bien dans l’ensemble. « On était rentables au bout d’un an », indique M. Hay, des Coursiers bordelais. Ce qui attire les entreprises clientes, selon lui, c’est « [leur] côté environnemental, social, anti-ubérisation et, surtout, la qualité de service ».

Chez Sicklo, une association avec vingt salariés, créée à Grenoble en juillet 2019 et axée sur la livraison express, notamment de plats, le chiffre d’affaires « croît de 10 % à 20 % par mois », se réjouit Tifaine Maillioux, cofondatrice. « Le lancement a été beaucoup plus fort que prévu. » Olvo, de son côté, a enregistré un premier déficit en 2020, lié notamment au recrutement de salariés sur des fonctions supports. La coopérative a dû augmenter ses prix et contracter un prêt. Elle est à l’équilibre depuis mars.

Cependant, certaines structures n’ont encore ni local ni flotte de vélos. Le désintérêt des investisseurs pour les SCOP reste un frein pour développer ce secteur. C’est pour cette raison que Jérôme Pimot, président du Collectif des livreurs autonomes de Paris (CLAP) et cofondateur de CoopCycle, estime que « si les collectivités locales veulent qu’une réelle alternative écologique pour la livraison du dernier kilomètre émerge elles doivent mettre au pot ».

Francine Aizicovici