« Webtoons » : le phénomène des bandes dessinées sud-coréennes adaptées au smartphone

En Corée du Sud, les bandes dessinées ne se lisent plus en tournant les pages d’un livre mais en « scrollant » sur son smartphone. Un format conçu pour le numérique qui s’exporte. Article tiré du journal Le Monde.

Le « webtoon » « What Is Wrong with Secretary Kim ? » raconte l’histoire d’amour entre une secrétaire et son patron. Le titre a été adapté en série télévisée en 2018.

Après la très populaire musique K-Pop et le succès international de ses séries télévisées, le soft power sud-coréen s’étend au monde de la bande dessinée. Le webtoon, format pensé pour la lecture en ligne, est en train de conquérir le cœur de millions de lecteurs.

On parle, souvent pour décrire la même chose, de bande dessinée en France ou en Belgique, de comics aux Etats-Unis et de manga au Japon : en Corée du Sud, le terme consacré est manhwa. Mais si la BD sud-coréenne est longtemps restée dans l’ombre des créations japonaises, des éditeurs et entrepreneurs perspicaces lui donnent depuis le début des années 2000 un nouveau souffle : fini la bande dessinée imprimée, le manhwa nouveau, ou webtoon, est adapté aux écrans. Conçus spécialement pour être lus de haut en bas, en « scrollant » sur son smartphone, d’une traite (et non plus découpés en pages), ils connaissent un succès fulgurant en Corée du Sud (où ils ont rapporté 480 millions d’euros en 2019) et dans le monde.

Delitoon, pionnier du « webtoon » en France

Cet engouement s’est d’abord traduit en France par le succès inattendu de la plate-forme Delitoon lancée en 2011. « Mon intuition originelle, c’était que la révolution numérique allait aussi toucher le secteur de la BD », expliquait au magazine Télérama son fondateur, Didier Borg, dans une interview accordée en 2019.

Un pari réussi selon cet ancien éditeur de bande dessinée, dont la plate-forme propose à l’achat des webtoons. Si l’essentiel du catalogue est alimenté par des séries coréennes traduites en français, des œuvres chinoises, japonaises ou même européennes commencent depuis quelques années à émerger – et à rencontrer le succès. On peut citer par exemple la série française à succès Lastman, publiée ensuite aux éditions Casterman, et adaptée en animé sur Netflix en 2016.

La particularité du modèle économique de Delitoon : l’absence d’abonnement à une offre illimitée. Comme en kiosque, chaque nouvel épisode ou chapitre doit être acheté à l’unité. Et à l’image de ses modèles sud-coréens, le Français fonctionne avec l’achat d’une monnaie virtuelle qui permet de débloquer les derniers épisodes. Un modèle à l’efficacité éprouvée, qui permet également de rémunérer correctement les auteurs selon Guy Delcourt, le fondateur de la maison d’édition du même nom.

De nombreuses maisons d’édition, plates-formes et applications ont depuis entrepris de mettre un pied dans ce marché encore balbutiant. En 2019, la plate-forme du géant du Web sud-coréen, Naver, lançait ainsi sa version française, Webtoon ; deux ans plus tard, elle compte plus d’un million de lecteurs. Du côté des éditeurs « historiques » français, Dupuis a été le premier à franchir le pas en 2020 avec son application, Webtoon Factory, seule plate-forme européenne à proposer de la création de webtoons originaux en faisant appel à des dessinateurs européens. A la fin de janvier 2021, la maison d’édition Delcourt lui emboîtait le pas avec sa plate-forme Verytoon, pour l’instant proposant exclusivement des créations sud-coréennes.

« Depuis plusieurs années, j’étais à l’affût d’une vraie rencontre entre la bande dessinée et le monde du numérique, explique Guy Delcourt. On avait déjà essayé de transférer la bande dessinée imprimée vers les écrans, mais ce n’était pas satisfaisant. C’était important de ne pas rater ce rendez-vous, et dès le lancement on a ressenti un véritable enthousiasme du côté des lecteurs. »

Comment expliquer un tel triomphe ?

Que ce soient des histoires reprises de la mythologie grecque, comme Lore Olympus, lu par près de 300 millions de personnes, ou True Beauty, une série romantique lue plus de 200 millions de fois, certains titres de webtoons sont devenus des incontournables de la BD.

Loin de la construction habituelle des planches de bande dessinée, le webtoon jouit d’une véritable liberté formelle. Chaque auteur peut construire sans limite une page qui se déroule à l’infini, en fonction de sa sensibilité.

Hors des carcans du papier, on voit apparaître en ligne de la couleur, des effets sonores, de la musique ou même des images animées. Certaines cases peuvent jouer sur la temporalité du déroulement du récit, créer des effets de ralenti, voire des silences, en laissant l’écran totalement vide. L’artiste est libre de construire son récit comme un enchaînement fluide : la scansion habituelle des pages de la bande dessinée laisse place à la continuité.

Une communauté très impliquée

Une autre spécificité des webtoons réside dans leur dimension communautaire. Après la publication de son œuvre, il n’est pas rare qu’un auteur dialogue avec ses fans sur son blog personnel. Parmi les lecteurs, les plus impliqués vont jusqu’à prolonger l’univers de leurs webtoons favoris, en les traduisant bénévolement dans d’autres langues ou en imaginant d’autres histoires mettant en scène leurs personnages préférés.

Sur les applications, les interactions en ligne font partie intégrante de la culture du webtoon et jouent un rôle-clé dans le succès d’un titre. Les lecteurs ont la possibilité de commenter, de noter et de partager très facilement leurs impressions sur les œuvres : plus un titre est apprécié par la communauté, plus il sera mis en avant sur la plate-forme.

Chacun peut ainsi espérer devenir une star du webtoon : en Corée du Sud, l’application Canvas permet à de nombreux artistes en herbe de tenter leur chance en publiant librement leurs œuvres. Ils sont des millions d’amateurs à espérer devenir un jour professionnels.

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Un succès qui se décline sur tous les supports

Les webtoons ont progressivement infiltré d’autres secteurs du monde du divertissement. Petit à petit, certaines bandes dessinées ont été adaptées en séries animées, comme l’immense succès Tower of God, ou The God of High School, tous les deux sortis en 2020. D’autres classiques du genre, comme la romance What’s Wrong with Secretary Kim ou Itaewon Class, ont par la suite été adaptés en série télévisée.

Les éditeurs traditionnels ne sont d’ailleurs pas en reste, puisque certains webtoons particulièrement populaires sont désormais publiés sur papier en France. Au début de mars, les Editions Ki-oon, dans une nouvelle collection baptisée « Toon ! », publieront ainsi une édition reliée de l’un des titres les mieux notés par la communauté de la plate-forme Webtoon, le thriller Bâtard. Une œuvre très sombre, publiée pour la première fois en ligne en 2015, et dont le dernier chapitre est paru deux ans plus tard.

Du côté de la maison Delcourt, un nouveau label baptisé « Kbooks » devrait également proposer une version reliée de leurs séries publiées en ligne dans le courant de l’année. « La bande dessinée a en France une importance qu’elle n’a pas en Corée, argumente Guy Delcourt. Une partie de notre public est encore très attachée aux livres reliés, et c’est important de pouvoir leur proposer une version imprimée de quelques œuvres particulièrement populaires. »

Pour lui, ce nouveau format renoue paradoxalement avec une tradition ancienne et profondément liée à l’histoire de la bande dessinée : celle des BD épisodiques publiées dans les périodiques, comme Spirou et Pilote. « Chaque semaine, on découvre un nouveau numéro, et parfois l’une de ces histoires est publiée dans un album. »

Clémence Duneau