A New York, des jardins pas si ouvriers

Dès le début de la pandémie, une fièvre ­jardinière s’est emparée des New-Yorkais. Ce retour à la terre en milieu urbain est hérité d’une tradition ancienne : les « Victory Gardens ». Des jardins cultivés en temps de guerre et de crise économique pour assurer l’autosuffisance. Article tiré du journal Le Monde.

Crédit : Andi Arai

Comme des milliers d’autres New-Yorkais, Chloe Van Waeyenberge a passé son confinement au vert, dans sa résidence secondaire de Long Island. Dès les premières restrictions, le 20 mars, elle s’est mise à faire son pain, puis à mettre de côté des graines de fruits et légumes dans l’idée de les semer. « On voulait éviter au maximum d’aller faire les courses », explique cette ambulancière bénévole et mère de famille nombreuse – quatre garçons – qui se décrivait jusque-là comme « très urbaine » et « nulle en jardinage ».

Début avril, elle a fait germer ses graines dans des boîtes à œufs devant une grande fenêtre, avant de les repiquer avec d’autres jeunes pousses achetées en jardinerie. Les choux-fleurs et les laitues n’ont pas survécu aux insectes, mais elle est encore médusée par le reste de sa récolte, immortalisée par des photos éclatantes de fraîcheur : bassines de poivrons, romarin lustré, radis fuchsia, bouquet de brocolis posé au cœur d’une corolle de feuilles dentelées, grappes de tomates vertes, rouges et de toutes les nuances intermédiaires… « Les tomates, on en a eu trop. Et elles sont dix fois meilleures que celles qu’on achetait. C’est incroyable de manger ce qu’on a fait pousser. C’est une réinvention ! A New York, toutes mes plantes mouraient. »

Des gens « dans la finance ou la publicité »

Au même moment, toujours à Long Island, Alexandre Guillot abattait un grand sapin pour dégager l’emplacement le plus ensoleillé de son jardin en vue d’y créer un potager de 25 mètres carrés, irrigué par un système automatique et protégé des biches et des lapins par une ­structure en bois grillagé : les grands moyens. Comme Chloe Van Waeyenberge, cet investisseur immobilier français établi aux Etats-Unis depuis trente ans a soigneusement documenté la croissance de ses plants de tomates, qui ont atteint 1,80 m en deux mois, et toutes ses cueillettes de l’été.

Au total, « une récolte de folie » : menthe, basilic, thym, estragon, piments, poivrons, aubergines, concombres, courgettes vertes et jaunes, tomates à ne plus savoir qu’en faire. Seule ombre au tableau, melons et pastèques ont pourri avant de parvenir à maturité. « Le plus difficile a été de trouver des choses à planter, affirme-t-il. Les jardineries de Long Island ont été prises d’assaut. Même le stock de graines de coriandre était épuisé. » Alexandre ajoute que presque tous ses amis se sont mis à cultiver pendant le confinement, pas des néoruraux, plutôt des gens « dans la finance ou la publicité ». L’année prochaine, il veut faire du maïs et des haricots.

400 kilos de graines en vrac

« Soyez un super-héros, démarrez un potager ! » Cette exhortation, publiée le 18 mars sur Insta­gram par Nate Kleinman, un petit producteur de semences très impliqué dans le monde associatif, a été reçue cinq sur cinq aux Etats-Unis. « L’idée d’un mouvement de “jardins corona” m’est venue après quelques recherches sur les “jardins de la victoire”, ces parcelles familiales et communautaires qui ont nourri les Américains pendant les deux guerres mondiales », raconte-t-il sur Zoom, la barbe en bataille, depuis sa ferme du New Jersey. Seul problème : comme les pâtes et le papier toilette, les graines paysannes sont partout en rupture de stock.

Qu’à cela ne tienne, Nate Kleinman sollicite des donations auprès des gros semenciers, obtient près de 400 kg de graines en vrac et recrute des bénévoles pour les mettre en sachets. Pour la distribution, une librairie alternative de Philadelphie fermée pour cause de confinement leur prête ses locaux ­pendant trois mois. Bientôt, Nate Kleinman approvisionne 250 avant-postes dans tout le pays, qui fournissent eux-mêmes gratuitement une douzaine de milliers de jardiniers débutants, des « déserts alimentaires » des métropoles aux réserves amérindiennes. « Si vous n’avez pas de terrain, contactez votre école, votre université, votre lieu de culte, votre lieu de travail, ou votre mairie ! », préconise son manifeste.

Devoir patriotique

Les premiers « jardins de la victoire » (Victory Gardens, en anglais) sont nés en 1917, inci­demment en pleine pandémie de grippe espagnole. Tandis que les Etats-Unis entrent en guerre, le président Woodrow Wilson encourage la culture et la mise en conserve domestique des fruits et légumes pour soulager l’infrastructure ferroviaire, alors principal moyen de transport des denrées ­alimentaires. L’autosuffisance est présentée comme un devoir patriotique : il est question de « défense nutritionnelle » et des « soldats de la terre » sur les affiches de propagande.

Pendant la deuxième guerre mondiale, Eleanor Roosevelt, l’épouse du président Franklin D. Roosevelt, plante un potager à la Maison Blanche, et les Américains sont si nombreux à l’imiter qu’un tiers des légumes consommés dans le pays en 1943 sont cultivés par des particuliers. On sème dans tous les coins : les terrains vagues, les bords de voies ferrées, les toits, les arrière-cours et les jardins publics, comme le Riverside Park de New York, le Common de Boston ou le Golden Gate Park de SanFrancisco.

Carrés de patate

« La production potagère domestique a connu plusieurs résurgences depuis le XIXsiècle, pas seulement en période de guerre », précise Rose Hayden-Smith, une historienne californienne spécialisée dans les systèmes alimentaires locaux, autrice de Sowing the Seeds of Victory : American Gardening Programs of World War I (McFarland, 2014, non traduit), sur les jardins de la première guerre mondiale. C’est un krach financier, la « Panique de 1893 », qui incite Hazen Stuart Pingree, le maire de Detroit, à lancer le premier programme de potagers urbains, des carrés de patates qui gagnent bientôt d’autres grandes villes.

Dans les années1960, une Amérique ­beaucoup plus prospère fait un retour à la terre aussi massif qu’éphémère lors de la naissance du mouvement écologiste. Plus près de nous, en2006, la Californie adopte une loi prévoyant la création d’un potager dans toutes les écoles publiques, et Michelle Obama ressuscite celui de la Maison Blanche après la crise de 2008, une ­première depuis les Roosevelt.

Contrairement aux précédents, ce nouvel épisode de fièvre jardinière est porté par les réseaux sociaux : « On ne peut plus se connecter sans tomber sur un poulailler familial ou un pain maison », plaisante l’historienne. C’est sur Instagram que Nate Kleinman a lancé son appel du 18 mars, sur Instagram encore que les nouveaux paysans du dimanche affichent leurs récoltes miraculeuses (#covidgardening ou #covidgarden).

Quand une ferme urbaine hébergée par l’aéroportJFK a dû plier boutique au mois d’avril, c’est toujours sur Instagram que ses 2 300 cageots en plastique remplis de terre cultivable ont été proposés à la cantonade. « Nous avons supprimé le post au bout de quelques heures, car nous étions submergés de demandes, raconte Jacqueline Pilati, membre du collectif qui a piloté cette opération. Les cageots ont été distribués à travers tout New York, six maximum par foyer, par l’intermédiaire de jardins communautaires. La culture en caisse est idéale pour la ville, car on peut les mettre sur les toits, les balcons, les échelles d’incendie. »

Par l’intermédiaire de son association, Reclaim Seed NYC, Jacqueline Pilati distribue aussi des semences potagères de qualité aux jardins ­associatifs new-yorkais, en prenant soin de s’adapter aux besoins des communautés où ils sont implantés. Utilisés à la fois dans les cuisines afro-américaine, antillaise, et japonaise, les ­gombos sont ainsi très demandés.

Ecureuils indésirables

Cultiver en ville est un art, prévient Nate Kleinman. Peu d’espace, moins de lumière, mais autant d’indésirables qu’à la campagne : à Brooklyn, ce ne sont pas les biches qui viennent se servir dans les plates-bandes mais les ­écureuils. « A part les framboises, ils mangent absolument tout », déplore Stéphanie Bayard, une résidente française du quartier de Carroll Gardens, qui s’est mise à cultiver son jardin pendant le confinement. Elle a tout essayé, sang séché et poils de chien pour les faire fuir, pulvérisations de lubrifiant pour les empêcher de grimper et, en désespoir de cause, accrochage des tiges de tomates dans les branches des rosiers pour que les épines les défendent, ce qui a fonctionné.

Bien qu’elle ait démarré ses semis « un peu tard », Stéphanie Bayard a récolté tomates et concombres en quantité suffisante pour faire du gaspacho tout l’été, ainsi qu’un bol quotidien de framboises, des herbes aromatiques, et des mûres trop acides. Pour cette professeure d’architecture qui sortait tous les soirs avant le confinement, le jardinage s’est surtout révélé « un super antidote à la déprime ».

Pendant les deux grandes guerres, les potagers étaient déjà considérés comme bons pour le moral du « front intérieur »« Les Américains ­jardinaient pour se prémunir contre l’insécurité alimentaire, par patriotisme, mais aussi pour leur santé physique et mentale », poursuit Rose Hayden-Smith. A Long Island, Alexandre Guillot énumère spontanément les bienfaits de son potager sur sa vie familiale : « Même si on n’a pas atteint l’autosuffisance, récolter ses propres légumes donne du plaisir et de la fierté. Les gamins adorent ça. On composte. On gaspille moins. »

Chloe VanWaeyenberge espérait partager cette nouvelle activité avec ses fils, mais, en fin de compte, c’est elle qui désherbe et arrose ses trois potagers. « J’ai tout fait moi-même, mais ce n’est pas plus mal, avoue-t-elle. Etre seule dans la nature et prendre soin de ses plantes, ça fait ­beaucoup de bien ! »

Stéphanie Chayet