La réparation de vêtements, l’avenir du luxe ?

Article tiré du magazine Madame Figaro.

Place à la durabilité et à l’objet pérenne : tous les secteurs de la mode valorisent la préservation, la réparation, le recyclage. Une autre façon de consommer, écoresponsable et qualitative, qui fait du bien.

Ateliers de réparation de maroquinerie de la maison Hermès, et centaines de rouleaux de peaux
Dans les ateliers de réparation de maroquinerie de la maison Hermès, des centaines de rouleaux de peaux stockés sont à la disposition des artisans. Photo SANDRINE ROUDEIX

Combien de vêtements ou d’accessoires jette-t-on pour un bouton perdu ou un accroc non reprisé ? Quatre millions de tonnes de textile sont jetées et détruites par an en Europe. Au niveau mondial, cela représente une benne de vêtements jetée chaque seconde. Des chiffres vertigineux. Surtout quand on sait qu’il y a aussi une multitude non quantifiée de pièces usagées qui restent stockées dans nos dressings parce qu’on entretient un lien affectif fort avec elles. Ce jean, notre préféré, que l’on a usé jusqu’à la corde, au point que les coutures et les poches craquent, on aimerait bien le réparer, mais on sait à peine coudre un bouton. Alors on finit par en acheter un neuf.

Selon l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), nous achetons 60 % de vêtements de plus qu’il y a quinze ans. Pourtant, avec la montée en puissance des consciences écologiques (40 % de Français achètent moins de vêtements par souci écologique), la question de la réparation est en train de devenir un sujet-clé pour le client et pour l’industrie de la mode dans son ensemble. La crise sanitaire n’a fait qu’accentuer encore davantage ce qui se dessinait déjà, une tendance inéluctable : la seconde main va dépasser en volume la fast fashion.

Hermès précurseur

Avant on vivait dans une ère d’obsolescence programmée, on entre aujourd’hui dans un nouveau paradigme de durabilité programmée, où la réparation fait figure de pierre angulaire, puisqu’on va de plus en plus se tourner vers la réutilisation des vêtements. Dès lors qu’on achète une pièce dans l’optique de la conserver très longtemps – ou de la revendre un jour en seconde main -, il faut que le vêtement soit de qualité et/ou que l’on puisse le réparer », analyse Alexia Tronel, consultante en développement durable au sein de l’agence Get Real. Précurseur, Hermès a inclus ce service dans son fonctionnement à une époque où il n’était pas à la mode.

Robert Dumas, grand-père d’Axel et de Pierre-Alexis Dumas, respectivement gérant et directeur artistique de la maison Hermès, déclarait bien avant tout le monde : « Le luxe, c’est ce qui se répare. » Résultat, chaque année, Hermès prolonge la durée de vie de ses objets en réparant jusqu’à 100 000 pièces dans ses ateliers, et, concernant la maroquinerie plus spécifiquement, pas moins de 80 artisans œuvrent à cette mission réparatrice dans deux ateliers spécialisés, à Pantin et à Pierre-Bénite, près de Lyon.

D’autres maisons suivent cet exemple et anticipent le vieillissement de leurs produits en proposant des services pour les entretenir sur la durée. Depuis plusieurs décennies, J.M. Weston s’inscrit ainsi dans cette notion de pérennité. La griffe de chaussures répare, dans un atelier dédié de sa manufacture de Limoges, jusqu’à 10 000 paires par an et promet un délai d’attente de huit semaines en cas de restauration complète du soulier, ressemelage inclus.

Sauver la planète

« Le produit de luxe porte en lui-même une valeur de durabilité qui inclut la réparation, relève Serge Carreira, maître de conférences à Sciences Po. Or, ces initiatives portées et lancées par le secteur luxe, qui valorise le rapport au temps qui passe et son empreinte sur les produits, commencent à émerger un peu partout dans différents segments de la mode. » L’un des premiers à avoir amorcé ce grand virage écologique dans le prêt-à-porter en introduisant le concept de réparation ? Jean Touitou, le fondateur du label A.P.C. Depuis dix ans, il propose aux clients de rapporter leur jean usé en échange d’un neuf. Le vieux denim sera bichonné, lavé et remis dans le circuit de vente.

Autre exemple, plus récent et symptomatique, de la montée en puissance de la réparation dans le cycle de vie des produits de mode : en juin, la marque de baskets Veja ouvrait à Bordeaux les portes d’un espace de cordonnerie, installé au cœur de Darwin, un lieu hybride tourné vers l’écoresponsabilité, où l’on peut rapporter sa paire – quelle que soit sa marque – et la faire réparer ou recycler. François-Ghislain Morillion et Sébastien Kopp, fondateurs de Veja, marchent dans les traces de Patagonia. En effet, depuis 2017, la griffe d’Yvon Chouinard propose Worn Wear, un programme de réparation, de recyclage et d’upcycling des vêtements usagés, peu importe d’où ils viennent. Le but ? Sauver la planète. C’est d’ailleurs ce rapport à l’urgence écologique qui a poussé pour la première fois depuis des années Jérôme Dreyfuss, le créateur de sacs, à s’exprimer début septembre. Il a rappelé : « On aide nos clientes à garder leur sac le plus longtemps possible en leur trouvant des solutions de réparation. La protection de la planète n’est pas un business mais un devoir. »

Cette conscience de plus en plus éveillée sur l’importance du vivant et la sensation que la maison brûle poussent les marques à prendre la parole, aujourd’hui, sur cette notion de réparation. « Progressivement, on voit émerger une dimension réparatrice de la mode », analyse Aurélia Gualdo, doctorante en anthropologie à l’EHESS, dont la thèse repose sur ces questions-là. Selon la chercheuse, la question de la réparation apparaît en général après des points de rupture : « Dans la mode, il y a eu une date-clé, véritable point de bascule, c’est l’effondrement du Rana Plaza, en 2013 au Bangladesh, et ses 1 130 morts, souligne l’experte. Les images violentes de cet événement ont provoqué une sorte de rupture avec le système capitaliste qui engendre une surproduction, un modèle de croissance où l’on perd le sens de comment le vêtement est fabriqué. Pour de nombreuses activistes dans la mode, comme celles et ceux de Fashion Révolution, la réponse a été de se mettre à réparer. D’ailleurs, je trouve que le terme de réparation fait éminemment sens. »

#visiblemending

Réparer ce qui a été détérioré, une manière de se réparer soi-même ? Prendre soin de ce que l’on chérit, sur la durée, n’est-ce pas une façon d’aborder la vie ? Ce n’est pas Isabelle Cabrita qui dira le contraire. Architecte d’intérieur de formation, elle a fondé The Good Gang Paris, il y a un an et demi, pour accompagner les changements d’usage à travers le textile. En créant des ateliers avec des marques, elle incite les clients à réparer leurs pièces en apprenant à faire un ourlet ou à coudre un bouton. « Le principe, c’est de toucher les choses et d’essayer de réparer en prenant un fil et une aiguille. Mais surtout, quand on sait transformer ou réparer, cela libère des injonctions. Ça apporte une forme d’indépendance. Quand on répare, on n’a pas de pensées négatives, le geste est répétitif. C’est une forme de prise de pouvoir sur soi-même, sur son mental. » Alors qu’on a longtemps vu l’acte de coudre comme une forme d’aliénation de la femme, la renvoyant à son rôle de femme au foyer, aujourd’hui, dans une époque où savoir coudre est l’exception, réparer donne confiance en soi.

Pour certains, réparer devient même un acte de résistance qui participe à lutter contre le gaspillage vestimentaire. C’est ainsi qu’est apparu le hashtag #visiblemending -« réparation visible » en français dans le texte -, sorte de réponse au fait que seulement 20 % des vêtements et accessoires sont recyclés chaque année. Le #visiblemending, c’est quoi ? « Réparer ses vêtements pour les faire durer plus longtemps est un acte disruptif, qui va à l’encontre du cycle classique de la fast fashion . Réparer devrait devenir à nouveau la normalité, c’est ce à quoi je tends en rendant la réparation visible et belle », déclare Tom of Holland, l’un des fers de lance de ce mouvement sur son site Internet.

En France, Vanessa, 38 ans, créatrice du compte Instagram @lesgambettessauvages, mêle reprisage et pensées écologiques : « Cela fait plusieurs années que je suis dans une démarche de décroissance, le reprisage visible en fait partie. En revanche, je ne m’attendais pas à ce que les ateliers créatifs que j’anime rencontrent un tel succès. Avant le confinement, c’était déjà tout le temps complet. Aujourd’hui, à chaque fois que je poste une photo de reprisage, mes abonnés sont à fond. » Rien d’étonnant : quel plaisir de rendre beau ce qui ne l’est pas a priori, surtout avec la montée en puissance de l’upcycling et de la seconde main.

Un métier d’avenir

La réparation est tellement en vogue qu’il y a des business entiers qui se construisent dessus, comme celui de Marie Macon et Anne-Laure Lesquoy, fondatrices de la marque de patchs brodés chic et funky, Macon & Lesquoy. « On a monté cette affaire il y a un peu plus de dix ans pour réparer nos vêtements troués », se souvient Marie Macon. D’autres se sont spécialisés, tels La Clinique du jean ou Superstitch, qui se sont lancés dans la réparation du denim, ou Sneakers & Chill, qui a opté pour la basket. Preuve que la réparation, en plus de faire du bien, est un métier d’avenir.

Béryl de Labouchere, créatrice de Tilli, sorte d’Uber de la réparation avec des retoucheurs qui se déplacent à domicile (sans le côté « esclavagiste » d’Uber, puisque le vêtement est livrable sous trois à cinq jours), a levé 1,2 million d’euros à la fin de l’année dernière. Pas mal, pour un business parti d’une expérience personnelle de la fondatrice : « Un été, j’étais invitée à huit mariages, et j’ai eu besoin de twister les tenues qui existaient déjà dans ma garde-robe en faisant appel à un couturier professionnel. J’ai ainsi fait revivre mon dressing, et j’ai découvert un nouveau métier. » Aujourd’hui, en plus des particuliers, Tilli travaille en marque blanche avec une trentaine de griffes de mode. « Il faut que tout le monde soit fier de valoriser ce service dans le parcours client », souligne Beryl de Labouchere. Réparer, une question de fierté.

La philosophie du kintsugi

Trouver de la beauté dans les imperfections, voilà une philosophie qui semble à contre-courant dans une époque où certains veulent que leurs visages ressemblent à un filtre Instagram. Pourtant, la technique japonaise du kintsugi, qui consiste à réparer de la porcelaine ou de la céramique avec de l’or, ne date pas d’hier (XVe siècle), et elle retrouve aujourd’hui un certain élan en France.

Chawan restauré de l’Atelier Kintsugi
Un chawan restauré de l’Atelier Kintsugi, de Myriam Greff. Photo @kintsugifrance Instagram

« Au-delà de la réparation, ce qui est important, c’est que l’on travaille autour de l’histoire de l’objet qu’on nous confie », relate Eugénie, dont on peut voir le travail sur le compte Instagram @nagori_ceramique. Le kintsugi « nous invite à admirer le temps qui passe, ce qui va à l’encontre du fonctionnement de notre société moderne. Par ailleurs, on répare en embellissant, et l’objet est alors souvent le symbole d’un acte de résilience de la part de la personne qui nous l’a apporté », souligne Myriam Greff de @kintsugifrance.

La philosophie japonaise du wabi-sabi s’inscrit aussi dans cette démarche d’accepter simplement ce qui est, avec toutes ses imperfections. Quand il découvre un jour le wabi-sabi, Antoine Ricardou, designer et fondateur de l’agence Be-Poles, réalise qu’il a toujours fonctionné selon ce précepte sans le savoir : « Je trouve les choses plus belles quand elles sont accidentées. Ainsi, dans ce que j’entreprends en tant que designer, je m’adapte à ce que je trouve. Dans la réparation, il y a des couches successives, mais il ne faut pas forcément vouloir revenir au point de départ initial. »

Caroline Hamelle