Les activités « réservées aux femmes » se multiplient

Article tiré du journal Le Monde.

Soirées, voyages, salles de sport et taxis… Les espaces non mixtes rencontrent un succès certain. Sexisme inversé ou libération des femmes ? Immersion dans ces lieux interdits aux hommes.

Lors de la soirée « Bringue » réservée aux filles, au Velvet bar, à Paris, le 14 février.

Hommes s’abstenir. Avec Copines de voyage, ils ne montent pas dans l’avion. L’agence en ligne réserve ses séjours et circuits aux femmes. « Voyager entre filles crée une énergie unique. » Cette non-mixité supposément dynamisante a séduit 7 000 clientes en 2018, 15 000 en 2019. Un doublement est anticipé cette année. « L’agence de voyages des femmes qui bougent » attrape au vol des célibataires, souvent divorcées, des femmes en couple, aussi, trentenaires et quadragénaires pour l’essentiel mais pas seulement…

Se débarrasser des hommes le temps d’un voyage semble être un fantasme extrêmement répandu. « Libérateur ! Une vraie bulle d’oxygène », assure Magalie Videau, 38 ans, cadre du secteur bancaire, partie à trois reprises avec l’agence née en 2016. « Entre femmes, il n’y a pas de regards pesants, pas de jugement, pas de notion de séduction. On se confie et on se rapproche plus vite… Et puis je veux savoir qui je suis, ne pas vivre qu’à travers un homme. C’est un moment à moi. » D’autant plus précieux qu’il permet d’échapper aux craintes du voyage en solitaire, aux enfants des autres, à l’inévitable « relou » du circuit organisé et à l’inique supplément « chambre individuelle ».

Les nanas du bricolage

Copines de voyage, amies de sorties, filles du sport, nanas du bricolage… Volontiers arpentés par les jeunes générations, les territoires de l’entre-soi féminin connaissent ces temps-ci une extension continue. Voilà une quinzaine d’années, les créatrices d’entreprise se sont unies en associations, clubs de réflexion et de mentorat et autres incubateurs non mixtes (Paris Pionnières devenu Willa, les Premières…) pour doper leur confiance et s’entraider. Empowerment facilité, avaient-elles compris, une fois les hommes boutés au loin. Des étudiantes de grandes écoles, des politiques, cadres dirigeantes et hauts fonctionnaires ont suivi le mouvement de sécession qui, après le monde du travail, a gagné d’autres bastions du sexisme.

Des mécaniciennes ont ouvert leur garage associatif (comme Les Soupapes, près de Grenoble) formant les clientes ; des « soirées bricolage entre filles » ont trouvé un coin d’établi dans les magasins Leroy Merlin ; une cinquantaine d’ateliers participatifs de réparation de vélos, partout en France, ont instauré des permanences « non mixtes » ou « en mixité choisie, entre femmes, personnes trans et non binaires ». Livia Dalbouse, 34 ans, bénévole aux soirées NoMec’anique de l’atelier La Cycklette, à Paris, a observé combien « le rapport aux outils est genré : les hommes s’en saisissent pour faire la réparation à la place des femmes… Or, la mécanique, ce n’est pas en regardant qu’on l’apprend ».

Pour enrayer stéréotypes de genre et dynamiques sexistes, transmettre compétences et confiance, rien de plus efficace que le démontage-remontage de biclou hors de toute présence masculine. « La mécanique, poursuit Livia Dalbouse, demande une grande proximité physique. Pendant la permanence, les femmes se soustraient au rapport de séduction un peu fatigant, au sexisme ordinaire avec lequel elles composent en permanence, à la blague lourde sur la clé à pédales… Elles se mettent en pause. »

Dernier secteur en date à proposer aux femmes le mode « pause » : celui des loisirs. Nul hôtel réservé aux femmes, encore, en France (contrairement à l’Espagne) ni île de vacances de luxe (contrairement à la Finlande), mais déjà des agences de voyages, des « parenthèses enchantées » dans les spas, des road trips à moto (Girls ride), des courses à pied, raids et autres virées à vélo (Girls on wheels). Et surtout une flopée de salles de sport, au nom débutant invariablement par « Elle », « Lady » ou « Mlle », qui permettent de transpirer à l’abri des miroirs et des regards masculins dans une ambiance de bienveillance et d’entraide – c’est garanti sur la plaquette.

Au printemps 2019, Christina Boixière, 36 ans, a fondé La Voyageuse, une plate-forme d’hébergement destinée à « sécuriser les voyageuses en solo qui utilisaient les sites de couch surfing mais avaient souvent de mauvaises expériences ». Comme ? Arriver dans un coin reculé, s’entendre sympathiquement proposer par l’hôte de partager son lit et se carapater en panique tandis qu’il se douche… « Nous, nous offrons un accueil gracieux par 1 250 hébergeuses solidaires dont le profil est vérifié, assure Mme Boixière. Les femmes se reçoivent dans un esprit de sororité. Ce n’est pas un projet sexiste, c’est un projet d’égalité des genres : permettre aux femmes seules de ne pas hésiter à se lancer, à conquérir une liberté émancipatrice » – après adhésion annuelle à 119 euros.

Sécurité, liberté, légèreté : sur ces trois promesses repose l’offre foisonnante de nouveaux services exclusivement consacrés à la gent féminine. A l’ère post-#metool’ampleur dévoilée du harcèlement et des agressions sexuels pousse à l’éclosion de bulles de tranquillité, de sereins et protecteurs paradis sans Adam que les jeunes filles semblent les plus pressées d’investir. Etudiante en master de sciences politiques, Clarisse Luiz organise chaque mois depuis février 2019, sur Twitter, des « bringues » qui ont attiré jusqu’à 200 de ses congénères vingtenaires.

 « C’est triste d’en arriver là mais on reste entre nous. Les filles qui subissent en permanence les regards et les comportements déplacés me disent que c’est le rêve », témoigne Clarisse Luiz, elle-même passée dans la lessiveuse des réseaux sociaux après avoir posté une vidéo parlant crûment de sexeSes soirées non mixtes en bars privatisés sont des « safe places », résume-t-elle dans le franglais de sa génération : « On peut porter une jupe aussi courte qu’on veut, twerker, bouger nos fesses comme des folles, se lâcher, c’est bon enfant. Il n’y a pas de regards malaisants, on n’a pas à s’inquiéter de ce qu’on pourrait verser dans nos verres ou de la copine qui disparaît… Ça soulage ! » Sans couper l’envie de se faire belle ? « Non, je paie un photographe, on met des photos sur les réseaux ! »

Sujet inflammable

Larousse vient de lancer le jeu « Méga quiz de ma soirée entre filles », d’Aurore Meyer. Sur les sites de rencontres amicales, des fonctionnalités « Sorties entre filles » peuvent désormais être activées. Une application spécifique a même vu le jour en 2018 : Copines de sortie. Les deux tiers des 50 000 femmes l’ayant téléchargée n’ont pas 35 ans. Sa créatrice, Patricia Ruelleux, revendique 12 000 utilisatrices par mois, partout en France. « Votre copain n’est pas dispo ? Ne renoncez pas, sortez avec des copines ! On est sœurs face aux mêmes problématiques, les regards sont plus doux… Et ce n’est pas une appli antimecs, se défend-elle, c’est une alternative. »

Discours unanimement prudent sur un sujet inflammable. Au Royaume-Uni, en Suède, des festivals de musique revendiquent le women only. Aux Etats-Unis, des lieux de coworking (comme The Wing, à New York) refoulent toute « masculinité toxique »… Mais, en France, un wagon de RER où sont orientées de préférence les femmes, durant les grèves de décembre 2019, déclenche la polémique, comme cent fois par le passé les demandes de créneaux de piscine non mixtes. « Le développement des offres de services réservées aux femmes n’est pas à mon sens un bon signal, tient à rappeler au Monde Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. L’idéal de la République française, c’est la mixité. Partager un même espace de travail, de loisirs, de transports… »

Promouvoir l’entre-soi féminin, c’est renoncer au vivre-ensemble, essentialiser, céder aux diktats religieux infériorisant les femmes, stigmatiser les hommes comme autant de potentiels agresseurs. « J’ai un peu de mal avec ce concept, je n’y vois pas des réactions normales entre êtres humains. Je préférerais un combat ensemble contre la barbarie qui nous mine tous », réagissait Denis, un internaute, à l’annonce d’un « apéro démontage de vélo en non-mixité femmes et trans » organisé à Gap (Hautes-Alpes), en décembre 2019.

Expansion du marketing genré

Les principales intéressées ne se réjouissent pas forcément de l’expansion du marketing genré. Une petite visite de Versailles « entre copines », proposée sur le site touristique de la ville ? « Quoi de plus girly, lit-on, qu’une séance photo entre filles en costumes d’époque, une journée détente au spa, un atelier parfum… » Les soirées « Filles at the pool » dans les bassins du Grand Narbonne (Aude) ? « Ambiance 100 % girly ! » Les soirées filles des cinémas Pathé, CGR ou Kinépolis ? Etonnamment « 100 % girly ! Bien-être, fun et fashion ! » Coupette en main, ces dames font le tour des « stands partenaires » de coiffure, maquillage, relooking, lingerie, coaching amoureux, massage ou voyance, avant de soupirer d’aise, et de concert, devant Pretty woman, Dirty dancing, After ou Mon bébé.

Loin du rose poudré, pourtant, le women only prend sens. Marlène Schiappa en convient : « Je comprends aussi le besoin des femmes, notamment dans des périodes traumatiques, d’être entièrement sécurisées. » La loi contre les discriminations du 27 mai 2008 prévoit que les différences entre sexes dans la fourniture de services puissent être justifiées par un but légitime. En 2018, Valérie Furcajg, 43 ans, a cofondé Kolett, qu’elle dirige. Un service de VTC en région parisienne exclusivement conduit et emprunté par des femmes, environ 15 % plus cher que ses concurrents, mais qui a déjà 10 000 courses au compteur.

 « On ne part pas en guerre, on donne le choix », tente de désamorcer Mme Furcajg. Choix pour les conductrices : « Je l’ai été. Par souci de sécurité, on renonce vite au créneau du soir bien que ce soit le plus rémunérateur. Les passagers vous touchent les cheveux, vous caressent la main quand vous prenez la valise… » Et choix pour les clientes : « Elles en ont marre que le conducteur ne corresponde pas à la photo sur l’appli, marre des questions intrusives, marre d’être draguées, agressées, marre que leurs plaintes ne soient pas écoutées par Uber. Avec Kolett, elles savent en sortant de soirées un peu paf qu’elles arriveront à bon port. »

Un jour, espère l’entrepreneuse, « quand les filles seront en sécurité dans les espaces mixtes », Kolett s’ouvrira aux hommes, ce qui ne fera pas de mal, question chiffre d’affaires : « Ce n’est pas la société que je défends, celle où on sépare les femmes des hommes… Mais je réponds aux problèmes : je dois travailler et les clientes ont peur. Certaines féministes font des leçons de morale, parlent de retour en arrière. Les jeunes femmes se posent moins de questions. Elles pensent d’abord à leur bien-être. »

Une non-mixité progressiste ?

Solutions temporaires pour monde imparfait. Mises en confiance précédant un retour à la mixité… Ces services unisexes « nous confrontent en tout cas à une réalité », estime Alyssa Ahrabare, jeune juriste et porte-parole d’Osez le féminisme : « Les femmes ne se sentent pas toujours en sécurité dans les espaces en mixité. La prise de conscience qu’il s’agit d’une problématique généralisée, récurrente, pousse à instaurer une sororité. C’est une étape importante en attendant que la société soit plus égalitaire. »

Voilà aussi qui « plaît beaucoup » à la sociologue (désormais retraitée) des mouvements féministes Christine Delphy, aux premières loges des réunions en non-mixité du MLF dans les années 1970. « La mixité est une illusion, tranche-t-elle. Elle n’est pas un gage d’avancée vers l’égalité. C’est très bien que les femmes fassent ce que les hommes font depuis des siècles… Elles vont pouvoir se dire librement ce qu’elles ont sur le cœur, dans la compréhension mutuelle. »

Comme elle, Christine Bard, professeure à l’université d’Angers, spécialiste de l’histoire des femmes et du genre, distingue la non-mixité subie, « qui était la règle jusqu’au milieu du XXsiècle », de la non-mixité choisie, « à dimension émancipatrice et protectrice, face à la domination masculine et à la violence ». Une non-mixité progressiste ? Voilà qui peut paraître paradoxal, admet-elle. « Mais pas si l’on prend en compte les espérances déçues de la mixité. Elle s’est imposée dans un temps assez rapide, grâce au combat féministe, au nom de la modernité, mais on n’a pas vu qu’elle ne permettrait pas d’emblée à l’égalité de s’imposer, ni même qu’elle pouvait être dangereuse, reproduisant les rapports de domination. »

L’entre-soi prisé par les jeunes femmes en dit long, conclut-elle, sur l’état des relations entre les sexes comme sur l’intensité inédite du combat féministe. « Les jeunes filles ont un seuil de tolérance plus bas. Elles s’autorisent à dire et à en tirer les conclusions, peut-être parce qu’elles ne sont pas encombrées par la politique. Elles ont moins de scrupules à balancer la mixité proclamée comme valeur fondamentale de la République. »

Habitante du Lot-et-Garonne, traductrice et célibataire, la petite soixantaine, Caroline Bergue trouvait ses filles vingtenaires « un peu paranoïaques » de considérer « le moindre compliment, le moindre regard flatteur comme une agression ». N’empêche. Depuis fin 2018, elle fréquente assidûment les soirées « Dam Dam Dames » du domaine de Château-Rouge, à Sainte-Bazeilles. Entre femmes, l’on vient y écouter de la bonne musique et discuter culture en grignotant. « C’est agréablement novateur ! On n’a pas besoin de s’habiller, de se défendre, on ressent une liberté extraordinaire ! On n’est plus la copine ou l’épouse mais une femme. » Oublier un temps l’autre moitié de l’humanité fait du bien, semble-t-il, même dans une commune de 3 000 habitants.

Pascale Krémer