Les adeptes du « speed watching »

Article tiré du journal Le Monde.

Netflix réfléchit à mettre en place cette fonctionnalité [films et séries légèrement en accéléré], qui existe depuis longtemps sur d’autres supports. Certains y voient une liberté, d’autres une dérive moderne.

Les adeptes du « speed watching »

« Non, Netflix, non. Ne m’obligez pas à appeler chaque réalisateur sur terre pour vous combattre là-dessus. Epargnez-moi ce temps perdu. Je gagnerai mais cela prendra des tonnes de temps. Ne jouez pas avec notre tempo. Nous vous donnons des jolies choses. Laissez-les telles que nous les avons créées pour être vues. »

Sur Twitter, Judd Apatow (40 ans, toujours puceau ; En cloque, mode d’emploi… et, pour Netflix, la série Love) a laissé jaillir sa colère lorsqu’il a appris il y a quelques semaines que la plate-forme testait sur les smartphones Androïd la possibilité pour chacun de choisir sa vitesse de défilement des films et séries. Les ralentir, mais surtout les accélérer, jusqu’à 1,5 fois le rythme normal. Pour les cinéphiles, un blasphème !

Vraiment ? Cela fait longtemps pourtant que cette possibilité est offerte sur les plates-formes comme YouTube (jusqu’à x 2), ou pour le visionnage des œuvres avec le logiciel VLC (jusqu’à x 4), sur iTunes, sans oublier les nombreux sites qui diffusent des podcasts – d’Amazon à Google Prime… Et même d’ailleurs, pour les plus hardis, tout bêtement sur Netflix en téléchargeant l’appli Video Speed Controller, une extension du navigateur Chrome de Google. En somme, pour l’internaute, une banalité.

Sauf que Netflix est un symbole. Côté face, la chaîne a sorti mercredi 27 novembre, The Irishman, de Martin Scorsese – trois heures trente de cinéma – ; côté pile, elle autoriserait l’utilisateur à prendre le contrôle du film et de son rythme.

« Comment Netflix peut-il soutenir et financer des réalisateurs pour ensuite détruire ainsi leur travail ? », s’interroge le réalisateur Brad Bird (oscarisé pour Ratatouille et pour le scénario des Indestructibles). Le hiatus est là : alors que l’on assiste ces dernières années, en musique comme en cinéma, à un ralentissement du tempo chez les artistes, les consommateurs, eux, devant la pléthore des offres et le perfectionnement des outils, ne cessent d’accélérer.

Ainsi Vincent Cassel vous explique-t-il – dans un flow nerveux – qu’il écoute en accéléré Gunter Pauli, le bouddhiste écolo, parler du biomimétisme sur YouTube. Et Félix, 10 ans, en CM2, vous raconte comment « mes parents m’ont mis un contrôle parental : pas plus de 45 minutes d’ordinateur par jour. Du coup, pour gagner du temps, je regarde Squeezie en accéléré ». Suivre ce youtubeur au débit rapide et aux images hachées (des millions de vues), en le faisant défiler à 1,75 fois la vitesse, a quelque chose d’hallucinant.

Peur de rater quelque chose

Mais voilà, gagner deux heures trente sur le visionnage d’une saison de dix épisodes de The Crown, ou deux heures sur Game of Thrones (huit heures et demie), l’enjeu est d’importance quand on est un boulimique de séries atteint du syndrome bien connu des stratèges du marketing : le FoMO (fear of missing out), ou la peur de rater quelque chose. Qu’il s’agisse d’une bonne affaire, d’une information ou d’un épisode… On s’y est essayé sur House of Cards : à 1,25, aucun souci. A 1,5, c’est très rapide mais on arrive à suivre. Au-delà de 2, cela devient impossible.

Chez Netflix, on se veut rassurant : ce ne sont là que des essais, que « nous n’avons pas prévu de mettre en œuvre à court terme »,explique Keela Robison, sa vice-présidente, face à la bronca des réalisateurs. Ajoutant néanmoins : « Tout dépendra du retour des consommateurs. » Mieux vaut être prudent, en effet, vu la tournure que prennent les choses.

Le speed watching – comme on appelle ce phénomène émergent – est d’abord un speed listening. Lila a 16 ans, est élève en classe de 1re à Nantes, elle étudie Le Rouge et le Noir, de Stendhal.Perfectionniste, en même temps qu’elle déchiffre, elle écoute l’histoire sur son téléphone portable, diffusée en audio sur YouTube. Sauf que Lila lit plus rapidement que les lecteurs sur la plate-forme. Alors elle accélère la lecture sur le player : entre 1,25 et 1,5.

Sur Google Play, on peut ainsi écouter un livre jusqu’à trois fois plus vite que lors d’une lecture normale. Et Audible, l’application d’Amazon, affirme que si la plupart de ses utilisateurs semblent penser que 1,25 est la limite acceptable, 5 % de ses utilisateurs d’audiolivres ont testé la lecture à une vitesse supérieure à 1,5 fois.

« Qualité de l’algorithme »

L’application Rightspeed, elle, permet même de lire des livres jusqu’à dix fois plus vite. Son concepteur, Max Deutsch, en raconte la genèse sur son blog : l’application est « à mettre sur le compte de mon long voyage quotidien entre San Francisco et Mountain View, et ma préférence à écouter la voix humaine lorsqu’elle est accélérée deux ou trois fois, écrit-il. Selon Audible, en quatre mois j’avais cumulé 23 478 minutes d’audiolivres. Ajoutez à cela peut-être 10 000 minutes de podcasts techniques. Cela fait beaucoup d’écoute. »

D’autant qu’il les écoute déjà en accéléré. « Alors je me suis posé la question : pourrais-je entraîner mon cerveau à écouter à des vitesses encore plus rapides ? Mon objectif était de parcourir un livre de cinq heures en une demi-heure sans perdre en compréhension. Cela semblait fou mais apparemment dans une étude de 2010, des patients aveugles parvenaient à des vitesses sept à huit fois supérieures à celle d’un audiolivre classique. »

Le jeune geek a ainsi agrémenté son application d’un système augmentant progressivement la vitesse de lecture, de façon à acclimater l’auditeur à des écoutes de plus en plus rapides. Et Max Deutsch, non sans humour, de se proclamer aujourd’hui « le meilleur auditeur rapide du monde (dans la mesure où je ne pense pas que quiconque ait jamais prétendu à ce titre avant moi). Mais je vous invite à essayer de me battre. Ma vitesse maximum (99 % de compréhension) est actuellement de 5,5 fois la vitesse pour des livres, et de 4,5 pour les podcasts. »

Christophe Pallier dirige l’équipe de neuroimagerie du langage (Inserm-CEA) à Saclay : « Je ne suis pas surpris, dit-il lorsqu’on lui parle de Max Deutsch. Le débit normal est de trois ou quatre syllabes par seconde. Nous avons pu expérimenter un phénomène d’adaptation rapide – au début, on ne comprend rien, et puis on s’habitue – à des débits trois fois supérieurs. Alors, avec de l’entraînement, pourquoi pas des résultats encore plus rapides ? » Lui-même admet lire les audiolivres à 1,5 fois la vitesse. « L’importance, c’est la qualité de l’algorithme qui permet d’accélérer la parole sans la rendre inaudible ou fausse, dit-il. D’ailleurs, pour la petite histoire, on a été pionnier dans ce domaine, avec Psola (Pitch Synchronous Overlap and Add) mis au point au CNET en 1987. Mais je ne suis pas sûr que toutes les plates-formes aient des algorithmes aussi performants. »

« Une liberté sans précédent »

Originaire de l’Etat du Maryland aux Etats-Unis, Jeff Guo a 29 ans. Il a toujours été impatient et curieux, admet-il. Lorsqu’il était étudiant en mathématiques et en économie au Massachusetts Institute of Technology (MIT), il a pris l’habitude d’écouter et de regarder en accéléré. Il y a deux ans, alors qu’il travaille comme journaliste au Washington Post, son rédacteur en chef s’étonne de cette drôle d’habitude. Jeff Guo prend la critique au mot et se lance dans une longue enquête. Deux ans plus tard, alors qu’il a repris des études de droit à Yale, il témoigne : « L’article a énervé beaucoup de gens, mais depuis, je ne cesse de recevoir aussi des témoignages qui me disent combien cela les a rassurés de voir qu’ils n’étaient pas seuls à faire ça. »

Il faut dire que Jeff Guo défend une thèse totalement disruptive : « Il n’y a pas de bonne façon de lire un livre, affirme-t-il. Roland Barthes encourageait à ne pas lire les romans de façon linéaire mais d’y chercher nos propres signifiants. Pourquoi devrait-il en être différemment avec la télévision, et nous contenter de suivre un rythme imposé par le réalisateur ? N’y a-t-il pas des manières plus intéressantes de traîner dans son canapé ? Pendant longtemps, la technologie nous en empêchait, mais désormais, avec l’ordinateur, chacun peut être maître de la façon dont il regarde une vidéo. C’est ce qui s’est passé avec les livres. »

Autrefois, explique-t-il, pour lire un incunable, sans ponctuation, il fallait un initié, la lecture était commune, les textes sacrés étaient lus dans des églises, on se réunissait autour d’un conteur. « Avec l’arrivée du livre, les gens ont conquis une liberté sans précédentD’un seul coup, ils pouvaient être seuls avec un texte et leurs propres pensées, une liberté sans précédent qui a amené des bouleversements politiques profonds. »

Avec un livre, on fait ce qu’on veut, fait-il remarquer. On saute des pages, on en relit certaines, on commence par la fin, on lit en diagonale. Pourquoi en irait-il différemment avec un film ?Alors qu’il déclare adorer le cinéma, Jeff Guo dit refuser le diktat des réalisateurs, et être un « consommateur passif ». Aujourd’hui, il avoue préférer attendre la sortie d’un film en DVD plutôt que d’aller le voir en salle. Et sa vitesse habituelle de défilement est passée de 1,5 à 2.

Samuel Bischoff, analyste en veille stratégique devenu responsable des relations publiques de la Guilde canadienne des réalisateurs, s’inquiète : « L’émancipation croissante des spectateurs à l’égard des contenus pose une question importante pour les industries créatives : que devrions-nous privilégier entre l’intention de l’artiste et la préférence du consommateur ? »

La famille cinéma crie donc casse-cou. A l’instar de Guy Lecorne, monteur français (pour Claire Denis, Bruno Dumont, Guillaume Nicloux…), qui vient de terminer pour Netflix les deux premiers épisodes de la série sur le jazz signée Damien Chazelle. Sacrilège sans doute, mais pas inenvisageable. Comme ce dernier le rappelle, le cinéma muet tournait à dix-huit images secondes, le parlant a basculé à vingt-quatre. Et c’est parce qu’on les regardait à cette vitesse, autrefois, que les héros du muet avaient l’air de courir lorsqu’ils marchaient. On n’a jamais entendu un enfant s’en plaindre.

Laurent Carpentier