Thomas Krens, l’homme qui a étendu l’empire Guggenheim

Article tiré du journal Le Monde.

Thomas Krens n’était pas convié aux 60 ans du bâtiment du musée Guggenheim de New York. Celui qui en fut le directeur jusqu’en 2008 y posa pourtant les bases du musée du futur et créa des succursales dans le monde entier.

Thomas Krens par Kent Andreasen
Devant « Perfectly Clear (Ganzfeld) », de James Turrell (1991). KENT ANDREASEN POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »

Le 21 octobre, le Musée Guggenheim fêtait les 60 ans de son emblématique bâtiment, construit par Frank Lloyd Wright sur la 5Avenue, à New York.

Au menu de la soirée, du jazz, des cupcakes et des tables rondes. Toute la ville se pressait dans la célèbre pente en hélice de l’immeuble, se ravissait de l’audace de la structure, pourtant sexagénaire, s’enchantait de participer à un événement exceptionnel dans un musée qui continue, six décennies après sa création, à être l’un des plus importants au monde. Mais une personnalité n’était pas de la fête, Thomas Krens.

Avec ses deux mètres dépliés de champion de basket contrarié et son visage fermé de joueur de poker, cet Américain de 72 ans ne serait pas passé inaperçu. Dans les salles du Guggenheim, tout le monde l’aurait reconnu, lui qui, vingt ans durant, jusqu’en 2008, a dirigé le paquebot de la 5Avenue, lui dont tous s’accordent à dire qu’il fut l’amiral de son développement mondial. Avant de disparaître de la circulation. « Ah, Tom ? Que devient-il ? », s’enquièrent ses anciens collègues, presque étonnés qu’on le rappelle à leur bon souvenir.

Projet extravagant

N’était la fidélité de son ami Jean Nouvel, qui a tenu à l’avoir dans son quota d’invités, il n’aurait pas plus été convié à l’inauguration du Louvre Abu Dhabi, en 2017, alors qu’il a joué un rôle crucial au début du projet.

Dure loi du monde de l’art qui envoie au placard ses anciennes sommités ? Pas seulement. « C’est un type brutal qui peut piétiner les autres quand il s’agit de promouvoir ses intérêts », grince Jean-Jacques Aillagon, ancien directeur de la Pinault Collection, qui a eu affaire avec lui. « Tom est son pire ennemi, soupire une de ses ex-collaboratrices. Il est impressionnant, mais il finit par épuiser tout le monde autour de lui. »

« Tom » Krens se fiche des vernissages comme du qu’en-dira-t-on. Finie l’époque où il suivait le caravansérail arty de Bâle à Miami. Son temps, il le consacre désormais à son plus jeune fils, âgé de 10 ans. Pour autant, il ne jouit pas d’une retraite paisible dans sa maison de Williamstown, dans le Massachusetts. Loin de là.

Ce 21 octobre, quand la foule se pressait au Guggenheim, Thomas Krens initiait son fiston au surf à Hawaï. Surtout, il planchait sur les deux projets qui l’occupent en ce moment. En Arabie saoudite, il est consultant pour la création d’un « resort » et d’une biennale à Amaala, près du site archéologique d’Al-Ula.

Et à North Adams, petite bourgade du Massachusetts, il travaille sur un extravagant projet muséal, qui devrait ressembler à s’y méprendre à un parc à thème, avec notamment un nouveau concept d’expositions mêlant trains miniatures et reproductions en maquettes grand format de constructions d’architectes.

Penser le musée comme une marque

Il y a pensé en voyant l’enthousiasme suscité au Musée d’art du comté de Los Angeles (LACMA) par l’installation ludique Metropolis II, un circuit automobile miniature conçu par l’artiste Chris Burden, représentant l’enchevêtrement d’autoroutes et de gratte-ciel de la mégalopole californienne. Une conception du musée bien loin de celle, plus traditionnelle, que célébraient ses anciens collègues au Guggenheim.

Aussi, quand on lui glisse que son projet risque de les agacer, il répond, sardonique : « Aujourd’hui, un musée ce n’est pas juste une collection ou un bâtiment, ça ne doit pas seulement être spectaculaire, ça doit être le spectacle ! » Un credo que « Citizen Krens » a toujours fait sien, lui dont le curriculum vitae transcrit cette ambition.

Le musée géré comme une entreprise et une marque, avec les produits dérivés des œuvres et des expositions temporaires ? C’est lui. Les franchises de musées qui s’ouvrent façon McDonald’s dans le monde entier, le dernier en date étant le Centre Pompidou, à Shanghaï ? C’est encore lui, avec le Guggenheim de Bilbao, en 1997. La vogue des architectes stars qui construisent un emballage de béton comptant autant que les œuvres qu’il renferme ? Les musées qui ouvrent leurs portes aux marques, moyennant finance ? Il est l’artisan de tout cela. Contesté hier, son marketing planétaire est aujourd’hui monnaie courante.

Pour inventer et appliquer sa méthode, Thomas Krens a eu un outil merveilleux, une coquille en béton blanc posée en face de Central Park, ce bâtiment dont, en 2000, lors d’un colloque au Louvre, il résumait l’histoire ainsi : « Une fable pour le temps présent. » Une fable mêlant art, politique et gros sous. C’est dans un ancien garage de Manhattan que le magnat du cuivre Salomon R. Guggenheim, qui adore l’art abstrait, installe en 1937 son premier musée d’art. Sa nièce, la fantasque Peggy, qu’il a perdue de vue depuis qu’elle sillonne l’Europe, se passionne pour Duchamp et le surréalisme.

En 1943, le millionnaire commande à Frank Lloyd Wright un bâtiment qui ne sera inauguré qu’en 1959, dix ans après sa mort. L’immeuble accueillera des expositions fameuses mais classiques, ainsi que la collection du marchand Justin Thannhauser, qui comporte des Degas et des Cézanne à tomber. Sans jamais être ennuyeux, le musée ne provoquera que peu d’engouement et se tiendra loin des bourrasques avant-gardistes qui agitent l’art new-yorkais – un comble.

Idées folles

Jusqu’à ce que Tom Krens y fasse souffler un vent nouveau, à partir de 1988. Le diplômé d’économie de Yale est un Américain pur jus, qui roule à moto et se nourrit de burgers. Mais c’est aussi un original, à la fois artiste graveur et enseignant en histoire de l’art.

Ce proche ami du poète d’origine russe Joseph Brodsky a l’habitude de déstabiliser ses interlocuteurs avec des idées folles. Déjà en 1985, il avait imaginé à North Adams, petite bourgade du Massachusetts, un musée d’art contemporain révolutionnaire, articulé entre les dix-neuf bâtiments d’une ancienne usine électrique. Le jeune homme a alors une double conviction : ce projet pharaonique peut doper l’économie de cette ville isolée et les installations d’art actuel auront besoin, à l’avenir, de plus en plus d’espace. Ces intuitions, il rêve de les tester à plus grande échelle, à New York.

Le MoMA, le Metropolitan et le Whitney sont déjà en mains. Aussi joue-t-il son va-tout sur le Guggenheim. L’ancien étudiant en économie a déjà fait son audit : le musée est « une institution très connue dans une ville très connue, sur une rue très connue », se souvient-il, mais il « n’est pas bien placé pour l’avenir ». Et d’en égrener les failles : le bâtiment de Frank Lloyd Wright ne permet de déployer que 3 % de la collection ; l’équipe scientifique se résume à sept conservateurs.

Le directeur de l’époque, Thomas Messer, est la figure type du conservateur érudit, imperméable à l’air du temps. Pour l’amadouer, Krens l’invite à l’exposition « De Raphaël à Beuys », dont il est commissaire au Musée universitaire de Williams College, à Williamstown. L’accrochage au cordeau et le dense catalogue séduisent le vieux lettré, qui le recrute en 1986 comme consultant. A mille lieues d’imaginer la révolution copernicienne qu’ourdit son cadet, il recommande sa candidature. En 1988, à la retraite de Messer, il est le candidat idéal pour lui succéder.

Renouvellement des troupes

Afin de réveiller la belle endormie, Krens renouvelle les troupes. Avec un flair imparable, il recrute de jeunes loups qui feront par la suite des carrières mirifiques – Michael Govan, aujourd’hui à la tête du LACMA ; Max Hollein, capitaine du Metropolitan Museum – ainsi que des ténors du milieu, comme la très respectée Carmen Gimenez, qui a fait ses armes au Reina Sofia, à Madrid, et le flamboyant Germano Celant, qui, vingt ans plus tôt, avait théorisé le mouvement italien de l’Arte Povera.

Mercenaires dans l’âme et insolents l’un comme l’autre, les deux hommes sont faits pour s’entendre. « Avec Tom, c’était simple, oui ou non, et surtout c’était rapide », rapporte le curateur italien, qui monte en six mois une exposition Mario Merz, la première aux Etats-Unis.

Mais, pour mener à bien ses projets, il lui faut de l’argent. Comme tous les musées américains, le Guggenheim n’a pas un sou de financement public. Les intérêts du capital laissé en banque par Solomon Guggenheim en 1937 ne suffisent plus à couvrir les frais exponentiels. Pour trouver des fonds, Krens enchaîne les décisions controversées. En 1990, il vend, pour 47 millions de dollars, un Chagall, un Modigliani et un Kandinsky de la collection afin d’acheter l’ensemble d’art minimal du comte milanais Panza di Biumo. Tollé immédiat dans la presse et chez ses collègues, qui accusent Krens de considérer l’art comme une simple « commodité ».

« Nous avions déjà six Kandinsky de la même année et nous n’avions pas montré depuis dix ans celui que nous avons vendu ; le Chagall était la reprise d’un tableau que possède le MoMA et nous avions d’autres Modigliani plus grands », réplique Krens, qui n’a plus cédé d’autres œuvres par la suite.

L’intéressé ne craint pas davantage le mélange des genres, louant ses murs à des sponsors comme Gillette, qui lance au Guggenheim son rasoir trois lames pour femme… En 1998, Krens organise une exposition sur l’art de la moto financée par BMW, et reçoit l’année suivante un don de 15 millions de dollars du couturier Giorgio Armani, à qui il renvoie l’ascenseur en lui consacrant une exposition en 2000.

Rayonnement mondial

Pour accroître le rayonnement du musée, Krens pense à l’échelle mondiale. International, le Guggenheim l’était déjà, mais par accident. Depuis 1976, le bastion new-yorkais administrait à distance la collection de Peggy Guggenheim installée dans un palais sur le Grand Canal vénitien, décrétée trésor national par l’Italie.

Mais Krens voit plus grand et plus loin. Son objectif ? Des filiales du Guggenheim, conçues par des stars de l’architecture, comme Zaha Hadid, Frank Gehry ou Jean Nouvel, et financées par les villes. « 85 % des visiteurs du Guggenheim venaient d’ailleurs que New York, précise-t-il. Plus ils allaient entendre parler de nous, plus ils allaient venir nous visiter sur la 5e Avenue. »

Krens mise d’abord tout sur Salzbourg (Autriche), où il imagine, avec l’architecte Hans Hollein, prix Pritzker en 1985, un musée dont 90 % de l’espace serait troglodyte. L’audacieux projet tombe à l’eau, tout comme ceux imaginés à Tokyo et Osaka. Les plans d’expansion semblent compromis. Mais, observe Max Hollein, fils de l’architecte et commissaire d’exposition repéré très jeune par Krens : « Tom a les nerfs assez solides pour jongler avec les balles, et les garder en l’air jusqu’à ce que la bonne occasion surgisse. »

L’opportunité se présente en 1991, à Salzbourg à nouveau. Alors que Krens s’était mis sur son trente et un pour assister à un opéra, un groupe d’émissaires de Bilbao (Espagne) se met en relation avec lui. Leur pitch est aussi bref que les trois minutes que Krens leur accorde : depuis la fermeture des chantiers navals, la ville basque est sur le déclin, en plus d’être minée par le terrorisme séparatiste. Mais, ils en sont sûrs, un grand musée pourrait changer l’économie locale. Krens rêvait plutôt d’une antenne à Madrid, près de la gare d’Atocha. Mais le stratège ne ferme aucune porte. A raison.

Paquebot en titane

En 1994, le Guggenheim signe un contrat en béton pour une durée de vingt ans, renouvelable jusqu’à soixante-quinze ans : 20 millions de dollars payés cash en échange du nom « Guggenheim », 85 millions pour la construction du bâtiment signé Frank Gehry et le financement par la métropole de l’intégralité des frais de fonctionnement.

Le chantier sera riche en péripéties et en drames. La veille de l’inauguration en 1997, un garde se fait tuer en tentant d’arrêter des indépendantistes qui fomentaient un attentat contre ce symbole de l’impérialisme américain.

Ses confrères font aussi campagne contre Krens le mégalo. Ancien directeur, à Paris, du Musée national d’art moderne (MNAM), Alfred Pacquement redoute alors « un programme dicté par des enjeux nord-américains dans un contexte européen ». Six mois avant l’ouverture, le monde entier prédit un échec. Bernard Blistène, actuel directeur du MNAM, s’en souvient encore : « On visitait le chantier, en pleine controverse, et Tom me glisse à l’oreille : Tous ces critiques font semblant de croire qu’ils ne seront jamais contraints de faire la même chose. Il me l’a dit sans cynisme. L’ironie pour lui, c’est très européen, c’est du temps perdu. »

L’histoire lui donne très vite raison. Le paquebot en titane aux reflets irisés de Frank Gehry devient illico une icône de l’architecture et l’emblème d’un élan que les villes du monde entier rêveront de dupliquer.

Une antenne bien plus modeste du Guggenheim ouvre en 1997 à Berlin, en partenariat avec la Deutsche Bank. Pour convaincre le patron de l’établissement germanique, Krens fait valoir « que Guggenheim est un patronyme juif et que ça fait sens dans une Allemagne qui veut tourner le dos à son passé », rappelle Nicolas Iljine, qui a longtemps travaillé à ses côtés.

Un Guggenheim pour Abou Dhabi

Pour enjôler les émirs du Golfe, ses arguments sont d’ordre économique. En 2005-2006, les pétromonarchies veulent lustrer leur image et diversifier leurs revenus. Dans ces pays fermés à tout détenteur de passeport israélien, le patronyme Guggenheim n’est pas un plus… Qu’importe, Krens a un atout qui vaut de l’or : la mue spectaculaire de Bilbao. Un temps associé au Qatar, il se lie finalement à l’émirat d’Abou Dhabi et décroche un contrat de 100 millions de dollars pour le Guggenheim.

C’est surtout lui qui conçoit le grand programme architectural de l’île de Saadiyat, pour lequel il imagine faire travailler tous ses amis, de Jean Nouvel à Zaha Hadid. « La vision de Tom est devenue celle d’Abou Dhabi. Avant son arrivée dans le projet, on était tous des amateurs », confie un proche du dossier. « Sans Tom, personne ne se serait aventuré là-bas, ajoute une architecte. On avait tous travaillé dans cette région, on était échaudé par des projets qui n’ont jamais abouti. »

Mais le système s’enraye. A courir trop de lièvres à la fois, Krens perd de vue le local. Il doit fermer l’extension de SoHo, en 2002, puis celle de Las Vegas (Nevada), en 2008, qu’il avait ouvertes, et licencier un cinquième de son équipe. Pis, il doit renoncer à l’ambitieuse extension signée par Gehry, deux fois plus grande que Bilbao, qui devait voir le jour dans le sud de Manhattan.

Toujours par monts et par vaux, parfois rude, Krens a négligé ses grands donateurs new-yorkais. Peter Lewis, milliardaire iconoclaste, proche de Frank Gehry et généreux donateur du musée, claque la porte en critiquant son expansionnisme à tous crins.

Une « vision contrariée par l’histoire »

Poussé à la démission, en 2008, par les trustees lassés de sa morgue, Krens est remplacé par le très diplomate Richard Armstrong. Tout aussi grand, mais bien moins flamboyant que Krens, l’ancien directeur du Carnegie Museum of Art, à Pittsburgh (Pennsylvanie), revient aux fondamentaux du musée – sa collection et ses expositions – et met un coup d’arrêt aux franchises internationales.

Le projet de Guadalajara (Mexique) capote en 2009, comme celui d’Helsinki en 2016, tandis que la bouture berlinoise ferme ses portes en 2013. Quant au Guggenheim Abou Dhabi, griffé par Frank Gehry, il devait ouvrir avant le Louvre mais tarde aujourd’hui à sortir de terre.

Plus de dix ans après son départ, Krens dit n’avoir aucune amertume. Il sait qu’il a la reconnaissance de ceux qu’il a formés. « Il m’a appris le travail intense et la remise en question constante », salue Michael Govan, qui quittait rarement son bureau avant 2 heures du matin. Et d’ajouter, en guise d’hommage : « On lui a reproché de gérer le musée comme une entreprise, mais quiconque a dirigé un musée le sait aujourd’hui, sans sens commercial, on ne peut pas survivre. » Ceux-là mêmes qui critiquaient sa politique de satellisation ont repris la balle au bond en surfant sur l’effet Bilbao à Lens, Metz ou Malaga. Aujourd’hui, « El Guggen » basque génère près de 485 millions d’euros par an pour l’économie locale. « Tom a eu une vision, indéniable, mais contrariée par l’histoire », résume Bernard Blistène.

Pas d’amertume non plus devant l’évolution de ce monde de l’art où il grenouille depuis toujours, ni en voyant des musées refuser les mécénats d’entreprise comme British Petroleum aux Etats-Unis ou les dons de milliardaires comme la famille Sackler, impliquée dans la crise des opioïdes et dont de nombreuses institutions se démarquent aujourd’hui.

Le fonceur a beau être d’un autre temps, celui où l’argent avait moins d’odeur, il continue d’aller de l’avant. Aujourd’hui, face aux critiques contre les projets occidentaux en Arabie saoudite, Krens oppose son pragmatisme en béton armé : s’il ne le fait pas, d’autres le feront. En moins bien, il en est sûr.

Roxana Azimi