Des commissaires d’exposition pour les hôtels de luxe

Article tiré du journal Le Monde.

Des commissaires d’exposition pour les hôtels de luxe
Exposition « Elisée, une biographie », d’Alexandre et Florentine Lamarche-Ovize, au Drawing Hotel, à Paris. Drawing Lab Paris/Olivier Lechat

Musées, galeries, salons et foires sont les terrains de jeu habituels des curateurs. Mais, depuis une dizaine d’années, ils sont sollicités par l’hôtellerie de luxe. Un gage de sérieux pour les artistes exposés et d’attrait pour les amateurs d’art.

Au sous-sol du Drawing Hotel, un boutique hotel près du Palais-Royal, à Paris, c’est presque la forêt vierge. Le duo Florentine et Alexandre Lamarche-Ovize a dessiné, peint, sérigraphié ou sculpté des montagnes, des ruisseaux, des arbres et des fleurs sur le sol, les murs et le plafond, plongeant le visiteur dans un univers foisonnant et chamarré. Une œuvre inaugurée mi-octobre, à l’occasion de la FIAC, sous le commissariat de Solenn Morel, la directrice du centre d’art contemporain Les Capucins, à Embrun (Hautes-Alpes).

Au même moment, rue de la Paix, la curatrice Constance Breton dévoilait le travail de l’artiste berlinois Gregor Hildebrandt, à qui elle a donné carte blanche au sein du Park Hyatt. Pendant la FIAC, l’Hôtel Normandy , dans le 1er arrondissement de Paris, a organisé un salon dans deux de ses étages, ouvert ses chambres à des galeries pointues.

Habiter l’espace

Si l’art a depuis longtemps ses entrées dans l’hôtellerie de luxe, le plus connu des exemples étant La Colombe d’or, à Saint-Paul-de-Vence, dans les Alpes-Maritimes, par le biais de commandes ou d’achats venant égayer un lobby ou personnaliser des suites, le recours à des curateurs professionnels est plus récent. Il ne s’agit plus d’habiller l’espace, mais de l’habiter, avec des expositions de qualité.

Car la concurrence est rude : en dix ans, le nombre de chambres haut de gamme a quasiment doublé dans la capitale. Il faut rivaliser d’inventivité pour se démarquer et attirer les clients de haut vol, dont beaucoup, amateurs d’art, se rendent à Paris à l’occasion des grands événements, comme la FIAC, qui s’est achevée le 20 octobre, ou Paris Photo, qui débute le 7 novembre.

Pour la directrice du Drawing Hotel, Carine Tissot, le premier mérite des commissaires d’exposition est de venir de l’extérieur : « En tant que membre de l’équipe de l’hôtel, on connaît trop bien l’espace, on aurait tendance à enfermer les artistes, confie-t-elle. Un commissaire permet au contraire d’élargir son champ d’intervention. »

Elle le sait, organiser une exposition, c’est un métier. Garance Primat l’a vite compris elle aussi quand, en 2018, elle a voulu exploiter l’espace de la laiterie du Domaine des Étangs, un hôtel cinq étoiles qu’elle dirige à Massignac, au cœur du Limousin. La jeune femme a du goût et possède une collection de 1 200 œuvres, notamment de Giuseppe Penone ou de Wang Keping. Elle a déjà accroché des œuvres dans la soixantaine de chambres et les espaces communs de l’hôtel. « Mais une exposition, c’est un travail colossal, confie-t-elle. J’avais besoin d’un professionnel qui comprenne mon propos autour de la nature et sache le mettre en musique et en espace. »

Ce professionnel, ce sera Hervé Mikaeloff, dont la silhouette fine est de toutes les réjouissances arty. Conseiller de Delphine Arnault pour sa collection d’art, consultant de Vincent Beaurin pour ses acquisitions d’œuvres ou de Carlos Cruz-Díez pour les hôtels, griffés Cheval Blanc, du groupe LVMH, il a également contribué à placer l’art au cœur du projet de rénovation du Royal Monceau engagé par l’homme d’affaires Alexandre Allard. Avec un credo : « L’art dans un hôtel, ça doit être tout sauf du remplissage. »

Un mantra que se répètent les curateurs qui officient dans les hôtels. Lorsque, en 2006, une représentante du Méridien propose à Jérôme Sans de réinventer l’image artistique du groupe hôtelier, l’ancien codirecteur du Palais de Tokyo, alors à la tête d’un centre d’art à Pékin, la prévient : « Mon métier, ce n’est pas décorateur ! »

Œuvres pointues

La conseillère Laurence Dreyfus, qui, dix ans durant, a organisé des expositions-ventes intitulées « Chambres à part », à l’Hôtel Sezz, au Shangri-La, puis à La Réserve Gabriel, s’est tout autant gardée de « la facilité au service du marketing », en proposant au fil des accrochages des œuvres pointues, telle une sculpture de James Lee Byars, sitôt achetée par François Pinault, ou une œuvre de Tomás Saraceno, bien avant qu’il ne devienne la coqueluche des collectionneurs.

Ces curateurs-conseillers affichent plusieurs points communs. Globe-trotteurs, ils séjournent régulièrement dans de grands hôtels. « Je suis venu au monde de l’art à une époque où le milieu culturel fréquentait des restaurants, des boîtes de nuit et des hôtels, autant de lieux qui se sont révélés aussi importants que certaines institutions », explique Jérôme Sans, dont l’activité, à cheval entre la France et la Chine, le fait passer un tiers de son temps dans les hôtels. Proches des galeries importantes, ils obtiennent le premier choix et savent vaincre les réticences des créateurs.

« Au début, les artistes sont hésitants à l’idée d’exposer dans un hôtel. Mais ils sont rassurés quand ils ont face à eux une personne de confiance, plutôt qu’une interface corporate, et qu’ils savent que ce sera une exposition réfléchie », explique Constance Breton. La jeune femme, qui a lancé voilà cinq ans une agence spécialisée dans la stratégie de marque, l’admet : son mari, un galeriste berlinois, ne voit pas d’un bon œil ses « happenings artistiques ». Mais, se défend-elle, « c’est une façon de toucher un autre public, ce qui est profitable aux artistes ».

Des thématiques à éviter

A ses confrères qui estiment que l’hôtel est un lieu impropre, ou impur, Jérôme Sans objecte qu’une « grande partie de la culture générale d’aujourd’hui a été élaborée dans des hôtels, comme La Louisiane, à Saint-Germain-des-Prés, où se retrouvait la Beat generation, ou le Chelsea Hotel, à New York ». Le tempétueux Martin Kippenberger ne faisait-il d’ailleurs pas ses dessins sur les papiers à en-tête des établissements qu’il fréquentait ?

« Pour moi, le Méridien était la version augmentée du Palais de Tokyo, un laboratoire d’idées transversales incroyables », ajoute Jérôme Sans. Avec l’avantage, selon Laurence Dreyfus, de revenir à « une notion de home sweet home qui tranche avec le cube blanc des foires ou des espaces muséaux ». A un détail près : dans les hôtels, il est des thématiques à éviter. Il y a quelques années, la galerie Hamiltons, invitée par Constance Breton au Park Hyatt, a ainsi dû renoncer à des photos de nus d’Helmut Newton, jugées trop audacieuses…

Roxana Azimi