Bwam permet à la diaspora d’acheter des services pour les proches

Article tiré du journal Le Monde.

Diaspora service proches
Un lycée à Yaoundé, au Cameroun, le 2 mai 2019. Zohra Bensemra / REUTERS

La plateforme propose d’affecter l’argent envoyé au Cameroun à l’achat de médicaments, de gaz, d’énergie solaire ou de frais de scolarité.

Magali est installée à Paris depuis 1994. Employée dans une société de télécoms, cette mère de trois enfants envoie régulièrement de l’argent à ses parents et sa sœur vivant au Cameroun, pour l’achat de médicaments et de semences agricoles. Mais trop souvent, ces fonds sont utilisés à d’autres fins. Magali est alors obligée d’engager des dépenses supplémentaires pour recommencer l’opération.

Roger, un autre Camerounais installé dans la capitale française, connaît la même situation. Ce cadre commercial envoie constamment de l’argent à son cousin souffrant d’hypertension pour le financement des médicaments. A peine trois semaines après chaque transfert, ce dernier lui en réclame de nouveau pour les mêmes besoins, sans que Roger puisse contrôler si l’argent est dépensé à bon escient.

D’après la Banque mondiale, les envois de fonds de la diaspora vers l’Afrique subsaharienne ont atteint le chiffre record de 46 milliards de dollars en 2018 (environ 40,2 milliards d’euros), soit une hausse de près de 10 % sur un an. Cette aide est souvent nécessaire à la survie de la famille restée au pays. Comme Roger et Magali, certains de ces Africains de la diaspora rencontrent cependant un problème : « Ils envoient de l’argent et ne savent pas à quoi ça sert », explique Albert Roger Boum, ancien cadre chez Total.

Phase pilote au Cameroun

Avant d’arriver à cette conclusion, cet ingénieur électromécanicien et son équipe ont interrogé environ 200 membres de la diaspora africaine en France. Sur le terrain, ils ont ciblé les agences Western Union et MoneyGram. Là, les personnes venant transférer de l’argent à leurs proches ont confié que les sommes envoyées pour couvrir, par exemple, les frais de scolarité ou les dépenses médicales étaient parfois détournées. Résultat : des enfants se retrouvent à passer des années blanches ; des proches, malades, peinent à suivre leur traitement et, pour certains, perdent la vie. D’autant qu’au lieu d’acheter les médicaments en pharmacie, les bénéficiaires des fonds vont parfois se ravitailler chez les vendeurs de rue, dont les prix sont accessibles mais la qualité des produits souvent douteuse.

En s’appuyant sur ces expériences, Albert Roger Boum a mis sur pied en 2018, avec trois autres cofondateurs, Bwam, une plateforme numérique qui permet à la diaspora africaine d’effectuer des transferts à coûts réduits affectés à quatre services de première nécessité : du gaz pour la cuisson, des médicaments vendus en pharmacie, des frais de scolarité et de l’énergie solaire pour parer aux multiples coupures d’électricité. « Ils ont l’assurance que lorsqu’ils ont payé pour des produits médicaux, l’argent arrive directement dans une pharmacie », assure Albert Roger Boum. La start-up, précise l’entrepreneur, travaille avec un réseau de professionnels, dont l’ordre des pharmaciens du Cameroun, des écoles et des revendeurs de gaz fiables.

Pour effectuer la transaction, il suffit de télécharger l’application ou de se rendre sur le site Internet et de choisir le service souhaité. Une fois l’opération accomplie via Visa, Mastercard ou Paypal, un code est généré et des messages envoyés aux bénéficiaires et responsables de services dans les pays africains. Après un an de test auprès de la diaspora et plus de 60 000 euros investis en fonds propres, les cofondateurs comptent lancer dès novembre la phase pilote du projet, qui s’étendra sur six mois maximum au Cameroun. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire doivent suivre.

Le succès n’est pas assuré

« C’est pratique de payer directement des articles essentiels comme les médicaments ou des bouteilles de gaz. Et en plus on peut les faire livrer », se réjouit Magali, qui a participé à la phase test de l’application.

L’objectif d’Albert Roger Boum et de ses partenaires est d’atteindre plus d’un million de clients d’ici à 2021. L’ingénieur se dit « convaincu d’atteindre [son] but », car Bwam prélève 8 % sur chaque transaction, quand les frais des plateformes financières peuvent s’élever jusqu’à 12 %. Il mise aussi sur les atouts qu’offre le numérique à travers le paiement en quelques clics, « de son lit ou de son bureau », le gain de temps et l’assurance que « l’argent sert effectivement à ce pour quoi il est envoyé ».

Bwam n’est pas la première start-up à se positionner sur le secteur du « cash-to-goods », autrement dit l’envoi de bons d’achat assignés à des biens ou des services précis. Toute une série de jeunes pousses se sont lancées sur ce créneau ces dernières années. Une preuve, sans doute, du potentiel de ce marché, même si le succès n’est pas garanti. En témoignent les déboires d’Afrimarket, l’une des plus célèbres entreprises du secteur. La société, qui proposait à la diaspora installée en Europe d’envoyer de l’argent convertible en bons d’achats et en produits dans quatre pays d’Afrique francophone, vient d’être placée en liquidation judiciaire.

Josiane Kouagheu