Le tourisme à la ferme fait recette et se spécialise

Article tiré du journal Le Monde.

Tourisme à la ferme

Seuls 10 % des gîtes ruraux sont agricoles, et les clients qui les fréquentent sont avides d’explications et de respect de l’environnement.

« Bienvenue à la ferme » est un réseau qui répertorie plus de 600 gîtes ruraux, près de 400 lieux avec chambres d’hôte, mais aussi environ 300 campings, et également les magasins de producteurs. Bienvenu a la ferme

Passer une nuit à l’alpage dans le massif des Aravis, en Haute-Savoie, au pied du mont Charvin. Une expérience goûtée par de nombreux touristes prêts à affronter la demi-heure de marche pour arriver au refuge de l’Aulp de Marlens. Propriété de la commune, ce chalet abritant dortoirs et espace de restauration, est géré par les agriculteurs de la ferme du Vent des cimes, producteurs de reblochon fermier AOP, de chevrotin AOP et de tomme de Savoie.

L’Aulp de Marlens est une des adresses estampillées « Bienvenue à la ferme ». Un réseau qui répertorie aujourd’hui plus de 600 gîtes ruraux, près de 400 lieux avec chambres d’hôte, mais aussi environ 300 campings, sans oublier les magasins de producteurs. Un maillage du territoire rural très prisé des vacanciers. « Tous les week-ends, nous refusons du monde », témoigne Christian Pélissier, propriétaire de la Ferme d’Orsonville, à Villiers-en-Bière, en Seine-et-Marne. Cette imposante construction briarde est, il est vrai, idéalement située, entre Barbizon et Fontainebleau.

La Ferme d’Orsonville bat également pavillon Gîtes de France. La première marque de tourisme rural sur le territoire commercialise sous sa bannière 75 000 hébergements pour un chiffre d’affaires de 476 millions d’euros en 2018. « La marque a 65 ans, elle a été créée près de Gréoux-les-Bains, dans les Alpes-de-Haute-Provence, par des agriculteurs, avec l’appui d’un sénateur », raconte Sylvie Pellegrin, présidente de la Fédération nationale des gîtes de France et vigneronne dans les Bouches-du-Rhône.

« Nous avons pu réhabiliter nos bâtiments »

« L’idée était d’empêcher la désertification des campagnes, d’apporter un complément de revenu et de sauver le patrimoine. Au départ, c’étaient 100 % d’agriculteurs, aujourd’hui ils ne représentent plus que 10 % des offres d’hébergement », ajoute-t-elle. Une illustration de la réduction drastique du nombre d’exploitations agricoles en France. Mais les objectifs des agriculteurs qui investissent dans les gîtes et les chambres d’hôte restent identiques. « Ma première motivation était de pouvoir entretenir le patrimoine bâti, ma ferme date de 1690. Il y a toujours un morceau de toiture à refaire. Et, à la retraite, le gîte fera un complément de revenu », explique Luc Thomas, qui exploite 100 hectares de céréales dans le Loiret et s’apprête à ouvrir un deuxième gîte dans son corps de ferme à Chilleurs-aux-bois.

Même raisonnement pour Mme Pellegrin, qui a transformé, sur sa propriété, anciennes écuries et remises en six gîtes. « Nous avons pu réhabiliter nos bâtiments, et le tourisme représente 10 % de nos revenus », explique-t-elle. Pour M. Pélissier, qui loue également des espaces de réception, cette activité représente maintenant la moitié de ses recettes, autant donc que l’exploitation de ses 100 hectares de céréales. « J’ai préféré investir dans le bâtiment plutôt que d’agrandir l’exploitation », dit-il.

Faire de la pédagogie

Les clients français et étrangers se pressent au portillon. « La clientèle est à la recherche d’expériences, que nous sommes à même de leur donner. Pendant la moisson, j’ai emmené dans la moissonneuse-batteuse des enfants qui étaient en vacances chez nous avec leurs grands-parents », raconte M. Thomas. « Pour les vacanciers, explique Mme Pellegrin, il y a toujours un côté un peu mystérieux dans le vin, être vigneron est un métier à part et, depuis quelques années, une qualification en œnotourisme s’est développée. » Participation aux vendanges, visite de caves ou dégustation, les prestations se sont structurées. Avec l’engouement pour les voyages à thème, l’œnotourisme n’est plus seul à tracer la route. L’Aulp de Marlens est une étape sur la route des fromages de Savoie et le gîte de Chilleurs-aux-Bois sur celle des roses.

Mais le touriste à la ferme, souvent citadin, débarque avec ses questionnements. « Les clients me demandent pourquoi je ne suis pas en bio », raconte M. Pélissier, qui n’a pas franchi le cap, face aux défis techniques et économiques. « Certains me disent, au téléphone : si vous traitez vos vignes, je ne viens pasCes questions, nous ne les avions pas auparavant. Nous devons faire de la pédagogie et présenter notre métier. Les gens comprennent lorsqu’ils voient notre situation », ajoute Mme Pellegrin. « C’est l’occasion d’expliquer pourquoi je ne suis pas passé au bio, le challenge technique et économique n’est pas simple », affirme M. Thomas. A l’alpage, « la question du loup arrive très vite dans la conversation, parfois les gens ont une vision caricaturale des prédateurs, mais ils acceptent d’entendre que nous ne pouvons pas subir le carnage des troupeaux », témoigne François Thabuis, du Vent des cimes.

Certains citadins soucieux d’une démarche plus engagée optent pour un autre réseau, Accueil paysan. La Fédération nationale Accueil paysan (FNAP) regroupe 900 adhérents en France et revendique la défense d’une agriculture paysanne et respectueuse de l’environnement. A l’image du Mas Saint-Paul, à Fontvieille, dans les Bouches-du-Rhône, où Rita et Jean-Jacques Rebuffat produisent de l’huile d’olive bio.

Laurence Girard