Les “promeneurs de gens” font recette à Los Angeles

Article tiré du journal The Los Angeles Times, traduit par Courrier International.

Promeneurs de gens

La Cité des anges a beau compter quatre millions d’habitants, cela n’empêche pas des milliers d’Angelenos de se sentir désespérément seuls. Sur le modèle des promenades pour chiens, une entreprise leur propose désormais des balades sur mesure.

On n’imagine pas à quelles extrémités en sont réduits certains Angelenos pour conjurer la solitude.

Selon les chiffres du dernier recensement, près d’un tiers des foyers de Los Angeles se composent d’une seule personne. Parmi elles, des jeunes et des vieux, des riches et des pauvres, et une variété de citadins modernes particulièrement frappés par l’isolement : les travailleurs à domicile, et tous ceux qui ont débarqué ici en solo et vivotent de petits jobs dans un monde du travail “ubérisé”, genre missions TaskRabbit ou livraison de plats pour GrubHub.

Si vous gagnez votre vie en travaillant dans un environnement stable, avec des collègues et des horaires fixes, les modes de vie plus libres vous font sans doute un peu rêver. Mais ne sous-estimez pas ce que vous apporte au quotidien la fréquentation d’individus qui connaissent votre prénom, discutent avec vous et s’inquiéteraient si vous veniez à disparaître de la circulation.

Crever de solitude

Partout, à Los Angeles, vivent des gens qui crèvent de solitude en silence – et personne n’en parle. Entre l’étalement urbain, les embouteillages monstres, le nombre de personnes se déplaçant seules dans leur voiture et la rareté, finalement, des échanges interpersonnels, pas facile de se rencontrer dans cette mégapole qui compte pourtant quatre millions d’habitants.

C’est ce besoin de lien qui a motivé l’activité que Chuck McCarthy a créée il y a quelques années. Entre deux cachets d’acteur, ce sympathique diplômé en art, à la barbe broussailleuse et à l’œil rieur, travaillait pour l’essentiel depuis un café à Hollywood, sur son ordinateur portable, à fabriquer des GIF. Il parlait tellement peu souvent à d’autres personnes durant la journée que lorsque c’était le cas, cela lui faisait tout drôle.

Chuck McCarthy vivait avec sa petite amie dans un coin du quartier de Los Feliz où les loyers n’avaient pas encore flambé. Ils étaient deux et ne connaissaient donc pas la vraie solitude. Mais sa compagne travaillait à la maison, et le couple ne sortait pas beaucoup.

Un jour, ils se sont fixé une règle : s’ils voulaient manger des plats cuisinés par un restaurant, ils ne se feraient plus livrer, ils iraient eux-mêmes chercher leur repas, à pied.

En allant acheter son poulet tikka masala sur Vermont Avenue ou des nouilles sautées à Thai Town, Chuck voyait partout des annonces de coachs personnels et de promeneurs de chiens proposant leurs services.

Pourquoi promener uniquement les chiens ?

L’idée lui est venue, par plaisanterie d’abord, de fusionner les deux : pourquoi promener uniquement les chiens ? Beaucoup d’êtres humains gagneraient à faire une petite promenade aussi.

Certains, sans doute, ont un peu peur de sortir marcher seuls. D’autres ont besoin d’être motivés. Et puis il y a ceux qui aimeraient aller marcher avec leurs amis, mais qui vivent trop loin d’eux.

Alors Chuck McCarthy a rédigé sa première annonce de people walker [“promeneur de personnes”, sur le modèle des dog walkers, “promeneurs de chiens”], sur un ton taquin : “Vous avez peur de marcher le soir seul dans la rue ? La journée aussi ? Vous n’aimez pas être vu tout seul et qu’on croie que vous n’avez pas d’amis ?”

Vêtu d’un tee-shirt, customisé au feutre, affichant sa nouvelle profession, il a placardé un peu partout sur les poteaux de son quartier ses affichettes réalisées sur du carton ou sur du vieux denim.

Succès immédiat

Quoi de plus emblématique de l’esprit de L.A. qu’un promeneur de personnes ? Chuck avait à peine décroché son premier client que la presse l’appelait déjà. Très vite, des étudiants, des retraités, des serveurs, des comédiens l’ont contacté pour savoir comment se faire un peu d’argent en devenant à leur tour people walkers.

Chuck McCarthy a désormais son entreprise, qui prélève une commission sur les recettes de chaque promenade. Il a des investisseurs. Et il a même son tout petit bureau vitré dans un espace de coworking perché sur les collines de Burbank.

Sur l’appli People Walker, vous indiquez où et quand vous souhaitez aller faire un tour, et si plusieurs walkers sont dans le coin, vous pouvez même choisir avec qui vous allez marcher.

Ce sera peut-être avec Taj, diplômé en musique et études LGBT à l’université de Californie à Los Angeles. De parents indien et philippin, il est passionné de musique, mais aussi de méditation de pleine conscience.

Il se peut que vous préfériez Renata, une comédienne toute disposée à vous apprendre au passage l’espagnol, et qui adore “l’impro, le cinéma, la cuisine, la rando, le café et les desserts”.

Endri, pour qui une promenade peut être “aussi bénéfique que des vacances à la mer”, parle quant à lui l’italien et l’albanais et est diplômé d’une école de commerce.

En chair et en os

Chuck McCarthy a bien compris l’importance de ces biographies express, car bien souvent la discussion importe autant que la promenade elle-même. “Les nouvelles technologies ne font pas juste disparaître des emplois, déplore-t-il. Ce que cherchent beaucoup de nos clients, je crois, c’est avant tout quelqu’un qui les écoute et leur donne le sentiment de compter.”

Vous pouvez avoir 5 000 amis sur Facebook, mais le jour où vous dites ‘J’ai le moral dans les chaussettes’ personne ne réagit. On est très seul dans cette foule.”

Sam Pocker, artiste spécialisé dans l’humour noir, travaille de chez lui, seul. Il écrit des chansons et en fait des vidéos qu’il poste sur YouTube. Il est l’auteur de “Los Angeles Sucks and I Want to Die” [“Los Angeles c’est nul et j’ai envie de mourir”], dans laquelle il chante : “Ils évitent ton regard / Dans leurs yeux tu vois la peur / Ou pire, ces yeux morts / Qui te poussent à te demander / ‘Mais qu’est-ce que je fous là ?’”

Il y a un an, quand il est tombé sur une affichette de Chuck McCarthy, les interactions en chair et en os étaient rares dans son quotidien. Il venait de quitter New York pour Los Angeles. Tous ses amis étaient restés là-bas. Aujourd’hui encore, il n’en a guère à L.A.

“Quand je suis arrivé, je connaissais juste quelques rock stars et un vieil ami du lycée – et tous habitent assez loin”, explique-t-il. Aujourd’hui, Sam met le nez dehors tous les jours pour prendre l’air, se balader – et discuter avec un autre être humain.

Sept dollars la demi-heure

Au départ, c’est une sorte de curiosité malsaine qui l’a poussé à contacter Chuck McCarthy : il trouvait l’idée de People Walker totalement débile et vouée à l’échec. Puis, il a eu des problèmes de santé et il s’est mis à avoir la bougeotte : il fallait qu’il fasse de l’exercice. Sam a alors loué les services de chacun des walkers disponibles tour à tour.

Depuis, il réserve au moins un créneau de trente minutes par jour. Les accompagnateurs, qui travaillent en indépendants, fixent tous leur propre tarif. Chuck McCarthy par exemple facture sept dollars la demi-heure.

Je sais, ça a l’air dingue, mais ça revient moins cher qu’un abonnement dans un club de gym. Ça m’a fait beaucoup de bien, et en plus j’entends des histoires intéressantes”, résume Sam Pocker.

Certains jours de pluie, il peut donner rendez-vous à son accompagnateur dans un hypermarché Costco, ou chez Ikea. Le plus souvent, ils se retrouvent devant son immeuble d’Hollywood et descendent sa rue, et peu à peu les appartements et le paysage urbain cèdent la place à d’opulentes demeures avec de vastes pelouses.

Ce n’est pas comme prendre un coach sportif. Ce n’est pas non plus de l’amitié. Mais, tous les jours, Sam Pocker sort de chez lui, voit quelqu’un, discute et se sent écouté. Dans une grande ville où l’on se croise plutôt qu’on ne vit ensemble, ce n’est déjà pas rien.

Nita Lelyveld