“Future Design” au Japon, une autre manière d’envisager l’avenir

Article tiré du journal Asahi Shimbun, traduit par Courrier International.

Future design, une autre manière d'envisager l'avenir

Grâce à la méthode Future Design, qui favorise une nouvelle approche des problèmes de société, les intérêts des générations de demain, longtemps ignorés, devraient enfin être pris en compte au Japon.

Aujourd’hui pays à problèmes, le Japon pourrait devenir un pays à solutions. Déclin démographique, vieillissement accéléré de la population, accroissement constant du déficit budgétaire, impossibilité de sortir du nucléaire malgré la catastrophe de mars 2011 : plus les problèmes sont graves, plus leur solution est reportée.

Ce phénomène s’explique par la tendance de la génération actuelle à faire primer sa vie sur celle de ses enfants et de ses petits-enfants, en profitant de l’incapacité de ces générations sacrifiées à faire entendre leur voix. Alors que faire pour donner la parole aux générations de demain ? Faute de machine à voyager dans le temps, nous devons nous substituer à eux. Mais comment ?

Une méthode pour “nous transporter dans le future”

Partant de l’hypothèse qu’il existe en nous un mécanisme capable de nous transporter dans le futur et qu’une fois celui-ci actionné on fourmille d’idées et de solutions, des chercheurs et des collectivités locales œuvrent aujourd’hui au développement d’une méthode pour enclencher ce processus : le Future Design [Conception du futur]. Créée au Japon, cette méthode attire l’attention des chercheurs étrangers et a fait l’objet d’un reportage sur la chaîne BBC.

Lors d’un atelier de travail organisé par la municipalité de Matsumoto, dans la préfecture de Nagano [dans le centre de l’île principale], Masayoshi Nakagawa, entrepreneur, a eu l’impression que la méthode fonctionnait bien. Des habitants de la ville avaient été invités à exprimer leurs avis sur la planification du système de transports. Une cinquantaine de personnes sélectionnées au hasard s’étaient réunies à deux reprises, en février et en mars. Réparties en groupes de sept, elles avaient échangé du matin au soir et effectué des visites sur le terrain.

“Je pensais que ces réunions allaient servir à exprimer nos desiderata à l’administration”, dit-il. La première fois, c’est effectivement ce qui s’est passé. Les participants ont signalé des problèmes qu’ils rencontraient dans leur quotidien et demandé des réaménagements du système. Mais, lors du deuxième atelier, “c’était complètement différent”, poursuit-il. “On nous a demandé de nous projeter en 2060 et de donner notre avis.” Or il n’est pas facile de s’imaginer dans l’avenir. Et encore moins de concevoir comment seront les villes dans quarante ans.

Pour envisager l’avenir, parlons du passé

Naoko Nishimura, de la faculté d’économie et de droit de l’université Shinshu, a élaboré un plan pour faciliter la tâche des participants désorientés. Les habitants d’autres villes qui ont déjà expérimenté cette méthode sont invités à s’exprimer en premier, après quoi les responsables municipaux qui animent les groupes présentent des tableaux chronologiques pour aider les participants à remonter quarante ans en arrière.

“Le samedi matin, les adultes travaillaient et les enfants allaient à l’école” ; “Les téléphones portables n’existaient pas”. En se reportant au passé, les participants saisissent l’importance des changements qui peuvent se produire en quarante ans et s’en servent comme repères pour se projeter cette fois dans l’avenir.

Après la distribution de prévisions démographiques et autres données, on demande aux participants d’enfiler un sweat à capuche. Ce simple accessoire a pour effet de les plonger dans un autre d’état d’esprit et de stimuler leur imagination. Ils commencent alors à parler comme s’ils vivaient dans le futur.

Se libérer de l’angoisse du présent 

“On a davantage de jours de congés” ; “On n’a plus besoin d’avoir sa propre voiture” ; “On mange des insectes au dîner”. À partir des propositions qui fusent de toutes parts, les participants esquissent la future image de leur ville.

“Notre façon de penser devient plus constructive”, confie M. Nakagawa. “On retrouve un état d’esprit d’étudiant, quand on passait notre temps à discuter de nos idéaux.” Dans cette représentation, la solidarité au sein de la collectivité occupe une plus grande place que les réaménagements urbains. Les idées des participants reposent davantage sur des rêves d’avenir que sur l’angoisse du présent.

À la fin de l’atelier, les participants écrivent une carte adressée par leur moi futur à leur moi présent. Ils expriment un troisième point de vue, qui met en parallèle le présent et l’avenir. “Après cette expérience, nos regards se portent au-delà de notre horizon immédiat”, conclut M. Nakagawa.

La méthode en train de s’élaborer

Selon la professeure Nishimura, lorsqu’on s’imagine dans l’avenir, on est moins obnubilé par ses intérêts à court terme et il est plus facile de proposer des solutions. “Quand on prend de la hauteur pour comparer l’individu et la société dans le présent et le futur, il est plus facile de formuler des propositions concrètes et constructives”, dit-elle. Pour le professeur Nobuhiro Inoue, membre de l’équipe de l’université Shinshu, “la pensée se libère et devient plus volontaire. En se projetant dans l’avenir, l’individu n’est plus paralysé par son manque d’expérience.”

Le Future Design a été lancé il y a à peine cinq ans [en 2014]. Sous la houlette de son fondateur, Tatsuyoshi Saijo, professeur à l’université de technologie de Kochi, la méthode est mise à l’essai et affinée par des collectivités locales. Certaines ayant déjà des pistes de solution, le projet commence à intéresser le gouvernement et les milieux d’affaires.

Qu’est-ce qui pose problème dans notre société ? Pour étudier la question dans une large perspective, il faut prendre du recul. Sur le plan spatial, on peut certes se déplacer à l’étranger, mais sur le plan temporel, la tâche s’avère plus difficile. Le Future Design pourrait bien être la solution.

Hirohito Ono