A Toulouse, la vente en vrac emballe les consommateurs

Article tiré du journal Le Monde.

La vente en vrac emballe les consommateurs

Boutique écoresponsable, Drive, épicerie mobile… les projets ont éclos depuis trois ans en Occitanie. Ces petites entreprises recréent du lien et permettent aux ménages de diminuer leurs déchets.

Vrac : quatre lettres qui claquent à l’oreille et se retrouvent à l’avant-scène des nouveaux modes de consommation. La démarche, qui consiste à acheter ses produits de la vie quotidienne sans emballage, séduit de plus en plus de consommateurs sensibilisés aux problématiques du gaspillage alimentaire et de son corollaire, la réduction des déchets.

Une des dernières initiatives dans le domaine s’est ouverte à la mi-décembre 2018 dans la zone d’activité de Beauzelle, à quelques kilomètres au nord-ouest de Toulouse. Sur les étagères du Drive tout nu s’alignent bocaux en verre et sacs en toile emplis de quinoa « du Tarn », de farines et autres légumineuses locales soigneusement sélectionnées, de chocolat « transformé » dans la région ou encore de détergents solides.

« Zéro déchet, c’est primordial »

C’est sous un soleil printanier que les clients de ce drive pas comme les autres, premier de son espèce, se succèdent, en ce samedi de la mi-mars, afin de récupérer leurs commandes passées sur le site Internet qui propose 250 références de produits alimentaires (secs et frais), cosmétiques ou ménagers. « C’est pratique », « les produits sont bons », « zéro déchet, c’est primordial », lancent certains.

La France, où le gaspillage alimentaire représente en moyenne 30 kg de déchets par personne et par an dont 7 kg non consommés et encore emballés, est « le pays le plus développé » dans la vente en vrac (hors produits frais), selon Célia Rennesson, à la tête de l’association Réseau Vrac, qui compte plus de 750 adhérents.

Ouvert deux jours par semaine, le Drive tout nu promet et promeut le « zéro déchet ». Si son fonctionnement est celui d’un drive classique, les produits délivrés sont conditionnés en vrac, issus à 80 % de circuits courts et labellisés bio à 60 % environ. Pierre Géraud-Liria et son épouse, Salomé, ses enthousiastes fondateurs, ont voulu allier « l’aspect pratique du drive » – formule plébiscitée par les Français (un ménage sur quatre a fréquenté un drive en 2017 selon les chiffres Nielsen) –, à une consommation écoresponsable. Après trois mois d’existence, Le Drive tout nu traite 200 à 250 commandes par semaine et embauche désormais quatre personnes à temps plein.

Le consommateur achète des produits de qualité et traçables ; il choisit la quantité dont il a besoin et utilise les contenants réutilisables fournis par le drive. Il reçoit un bon d’achat de 10 centimes d’euros pour chaque contenant ramené à la commande suivante.

Pour Pierre Géraud-Liria, ingénieur agricole et qui a observé, lors de stages au Mali ou au Népal, l’amoncellement alarmant des déchets sur la planète – constitués pour moitié par les emballages –, agir pour réduire ces derniers était évident. Le vrac supprime le prix du packaging et du marketing en amont, et annule le coût de la gestion des déchets en aval, auquel la France consacre pas moins de 17 milliards d’euros chaque année. A produit équivalent, le prix est ainsi 10 % à 45 % moins cher, estime l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe).

Depuis trois ans, la capitale de l’Occitanie, première région française pour l’agriculture biologique et où l’économie sociale et solidaire a le vent en poupe, a vu éclore des projets de lutte contre le gaspillage alimentaire. « Le vrac est un marché qui, s’il reste modeste par rapport au secteur de la grande distribution, a vu son chiffre multiplié par huit et demi depuis cinq ans », assure Célia Rennesson. La vente en vrac a généré 850 millions d’euros au cours de l’année 2018, en France, un chiffre réalisé par 200 épiceries spécialisées réparties sur tout le territoire et les rayons des magasins bio (équipés à 80 %) ainsi que ceux des enseignes de la grande distribution traditionnelle (équipées à 20 %), selon l’association.

Pionnière, Louise Cardona, alors jeune diplômée d’école de commerce, a ouvert l’épicerie de vrac zéro gaspi Ceci & Cela en mai 2016, à deux pas de la place du Capitole, puis un second magasin écoresponsable en 2018. « Lentilles corail du Gers »« amandes de Rivesaltes », les inscriptions « bio » et/ou « local » s’égrènent sur les silos impeccablement tenus et rechargés tous les deux jours environ.

Marie, une de ses associées aujourd’hui, rappelle que l’objectif était de créer une « entreprise vertueuse, à taille humaine, qui encourage une économie circulaire »« On sait comment travaillent nos fournisseurs avec lesquels on a recréé un lien de confiance », dit Marie, passée par la grande distribution et la restauration. « On les paye au juste prix, sans intermédiaire », se réjouit-elle, « et on a le temps de faire de la pédagogie auprès de nos clients, de discuter avec eux » qui, pour certains, sont « devenus des amis ».

 « Une question de bon sens »

« La logique du vrac est d’éviter les emballages et le suremballage »,souligne Jean Olivier, à la tête de la France Nature Environnement Midi-Pyrénées (FNE-MP), qui regroupe une centaine d’associations environnementales régionales et est partenaire de Ceci & Cela. « On ne sait pas retraiter 80 % des plastiques » que l’on retrouve aujourd’hui « jusque dans la peau des baleines »,rappelle-t-il.Selon une enquête de 60 millions de consommateurs, publiée en mars 2018, 26 % seulement des emballages en plastique sont aujourd’hui recyclés en France.

« La lutte contre le gaspillage alimentaire et la gestion des déchets est une question de bon sens », assure Florence Flies, de l’association toulousaine Pro-portion, qui agit dans le secteur de la restauration collective, où le gaspillage représente 15 % du gaspillage alimentaire en France. « Il s’agit d’acheter moins et mieux. Avec le vrac, on achète juste ce dont on a besoin pour cuisiner, et on redécouvre la soupe de fanes de carotte », dit-elle en souriant.

Charlotte, 35 ans, achète « tout en vrac ». Cette jeune médecin, mère de deux enfants, est dans une démarche de réduction maximale des déchets, se disant inquiète « de l’évolution du monde actuel ». Elle est parvenue à « une poubelle d’ordures ménagères de trente litres tous les deux ou trois mois », met au compost ce qui peut l’être et participe au défi « rien de neuf en 2019 » de Zero Waste France. « Au moins, j’aurai fait ma part », dit-elle.

Cette pratique implique de nouveaux réflexes. Apporter ses contenants et rapporter ses emballages consignés. La disparition du packaging suppose aussi celle des informations nutritionnelles et pratiques (temps de cuisson ou recettes) contenues sur les emballages. « Si on veut que notre offre rentre dans le quotidien des gens, il faut que ce soit simpleIci, nous prenons en charge toutes les étapes du conditionnement, on pèse, on met dans les contenants, on les nettoie », précise Salomé Géraud, du Drive tout nu.

« Participer au sauvetage de la planète »

Créée en octobre 2017, l’épicerie mobile Les Vraqueuses, elle, permet de desservir plusieurs zones de la région de Toulouse. Ce samedi, elle s’est installée à Blagnac. « On a envie de participer au sauvetage de la planète ! », lance Anne-Laure Dedieu, le regard plissé par un large sourire, au côté de son acolyte Julie Bord avec qui elle a créé l’entreprise en octobre 2017. Sur les marchés alentour, ou sur le campus de l’université Paul-Sabatier où elles font un tabac auprès des étudiants le lundi après-midi, les deux trentenaires proposent du vrac « bio et local au maximum ». « Même si nos noix de cajou viennent du Sénégal, il y a seulement un intermédiaire entre nous et le producteur. » De l’installation de leur camion « avec des matériaux de récup » aux pots pour bébé dans lesquels elles préparent du thé, « on récupère tout, on ne crée rien ! », se félicitent-elles.

Si elles sont très bien accueillies par une clientèle jeune, de familles avec enfants, « les anciennes générations ont l’impression de revenir en arrière, ça ne leur parle pas forcément », note Julie. Cependant a contrario de ce qu’on pourrait penser, il n’y a pas de profil type chez les clients de la vente en vrac. « La clientèle est hétéroclite, observe Célia Renesson, de la personne âgée qui a toujours fait ses courses dans des commerces de proximité, à l’étudiant au budget serré qui va pouvoir maîtriser ses dépenses, jusqu’aux familles avec enfants et adolescents. »

Loin de l’anonymat des grandes surfaces, ces entreprises de proximité recréent du lien et redonnent du sens. « Ça fait du bien de travailler pour quelque chose auquel on croit », lance tout à trac Corentin, 19 ans, qui travaille chez Ô local bio, dans le quartier Saint-Michel. Cette structure ouverte en décembre 2017 combine une offre de produits bio, en vrac et locaux, avec une partie restauration « zéro déchet » qui recycle les invendus, les fruits et légumes abîmés, et plus généralement tous les produits périssables. Le menu change chaque jour, au gré de ce que Mila, la cuisinière, retrouve remisé dans la chambre froide la veille.

Pour Françoise, la quarantaine, l’une des deux fondatrices du lieu, « il s’agit d’un acte militant ». Convertie de longue date à consommer, à se déplacer autrement, cette ex-salariée de Capgemini a souhaité « se rapprocher de ses valeurs ». « Aujourd’hui, je trouve que ma vie a plus de sens », dit-elle. L’entreprise a vu son chiffre d’affaires doubler en un an et a conquis une clientèle qui habite ou travaille dans le quartier. « Je trouve ici de la qualité, et on s’habitue très bien à ne plus utiliser de plastique »,explique Lydie, 56 ans, satisfaite, et qui a vu fondre ses poubellesPourEstelle, 25 ans, nouvellement installée à Toulouse et venue découvrir la boutique, « la chasse aux emballages et l’envie de qualité coulent de source ».

Le vrac apparaît comme une tendance forte des années à venir. Deux signaux ne trompent pas : la grande distribution s’y intéresse de plus en plus et la deuxième édition professionnelle du Salon du vrac se tiendra à Paris le 27 mai, avec plus de cinquante exposants et plusieurs centaines de visiteurs attendus.

Anne Guillard