La cartographie comme outil de défense des droits

Article tiré du site d’information SCROLL.IN, traduit par Courrier International.

La cartographie comme outil de défense des droits
REUTERS/Adnan Abidi

Un pêcheur du Tamil Nadu dresse des cartes pour sauver les côtes des appétits des autorités et des multinationales. Ces plans aident aussi à évaluer les effets de la hausse du niveau de la mer.

Dans un petit hameau de pêcheurs de l’État du Tamil Nadu, à l’extrémité sud de l’Inde, un chef de village ouvre son smartphone et consulte ses contacts. Il s’assure que le numéro “Saravanan Carte” est bien enregistré. Assis à l’autre bout de la pièce, le pêcheur de 35 ans désormais identifié ainsi dans le téléphone s’en amuse. “Mon nom ne suffit pas”, remarque-t-il. Il est devenu une légende locale, car son “activisme cartographique” vient en aide aux villages de pêcheurs de tout l’État.

Saravanan crée des cartes qui illustrent la façon dont les terres sont utilisées par les pêcheurs. Il se sert de techniques de cartographie participative, de registres officiels et de données historiques. Coordinateur du Coastal Resource Centre, à Chennai, Saravanan a cartographié quelque 35 villages dispersés dans quatre districts de l’État du Tamil Nadu. À terme, il entend couvrir les 600 villages de l’État qui bordent le golfe du Bengale et l’océan Indien.

En septembre dernier, Mongabay, un site Internet d’informations sur l’environnement et la nature, a rencontré Saravanan à Chennai pour en savoir plus sur son travail. Extraits de l’entretien

Comment vous est venue l’idée de cartographier tous ces villages ? Pourquoi avez-vous décidé de le faire ?

Dans les années 2007 à 2009, il a été question d’un projet d’“Elevated Expressway” : une autoroute à six voies surélevée qui devait passer sur les terres d’au moins 14 villages de pêcheurs. Selon le rapport de faisabilité du projet, celui-ci ne perturberait pas la vie des villages et ne toucherait que des parties de plages qui n’avaient “pas d’autre usage”. Or ces espaces sont plus importants pour nos vies et notre survie que nos villages eux-mêmes. C’est là que nous laissons nos bateaux et nos filets. Que nous faisons sécher le poisson. Que nous le vendons. Ces plages ont une multitude de fonctions. Nous en dépendons pour gagner notre vie – elles sont indissociables de nos modes de vies.

Or le gouvernement soutenait que notre plage n’était affectée à aucun usage. C’est là que je me suis rendu compte qu’il n’existait aucun document sur la façon dont nous l’utilisions.

Mais ces cartes ne servent pas uniquement à défendre nos droits. Aujourd’hui, quand quelque chose d’illégal se passe, les pêcheurs nous envoient un point GPS. Je cherche alors le numéro de référence de la zone, l’endroit où elle se trouve, la distance avec la ligne de marée haute, et je détermine si l’activité est légale ou non. Je leur envoie ces informations et ils agissent en fonction.

Bref, ces cartes servent non seulement à défendre nos droits traditionnels sur nos terres, mais aussi à lutter contre les activités illégales.

De quel type de protection légale les pêcheurs bénéficient-ils concernant leurs droits sur les eaux ?

Il est communément admis que les eaux et les terres qui bordent la mer appartiennent aux pêcheurs, en vertu de droits traditionnels qui se transmettent depuis des générations. Mais aucun texte légal ne vient le confirmer. Il n’existe en effet aucun décret gouvernemental qui reconnaisse que les pêcheurs ont des droits sur les ressources de la mer et que ces droits doivent être protégés. Il n’existe pas non plus de décision judiciaire ni d’avis au journal officiel.

Or, selon la Coastal Regulation Zone Notification de 2011 [notification du ministère de l’Environnement visant à protéger les zones côtières] chaque État est censé développer des Coastal Zone Management Plans [plans de gestion des zones côtières] qui doivent reconnaître les droits traditionnels des pêcheurs.

Ainsi, si la notification était respectée et les plans de gestion mis en œuvre, les droits des pêcheurs seraient légalement reconnus. Jusqu’à présent, c’est cette notification et ses amendements qui nous aident à protéger nos droits.

Quelle est la méthode que vous utilisez dans ce projet de cartographie participative? Quels outils utilisez-vous ?

Notre SIG [système d’information géographique] répond aux normes internationales. Les cartes du projet de plan de gestion de la zone côtière réalisées par l’État du Tamil Nadu en 1996 étaient dessinées à la main ; elles n’étaient pas au format SIG. Or la notification de 2011 spécifie que les cartes doivent désormais répondre aux normes internationales et être établies selon le format de données SIG. J’ai appris à utiliser ce système – je me sers du logiciel libre QGIS.

Normalement, un logiciel coûte plusieurs centaines de milliers de roupies – trop pour nous. Avec GRASS, qui est un logiciel SIG gratuit et libre, nous récupérons les données physiques. Il existe d’autres outils gratuits pour dresser des cartes avec l’affectation des terres. Nous réalisons ainsi des cartes avec les zones construites, les zones agricoles, etc. Le SIG comprend aussi plusieurs outils utiles, notamment une application de géoréférencement. Les smartphones Android sont pourvus d’une application gratuite, GPS Essentials, dont nous nous servons pour collecter des données.

Comment ces cartes vous aident-elles à faire légalement reconnaître vos droits ?

L’économie du pays dépend des ports, et beaucoup de projets de nouveaux ports ou tournant autour des ports voient le jour. Le gouvernement s’intéresse donc de près à la mer et aux zones environnantes. Nos cartes identifient les espaces que les pêcheurs fréquentent beaucoup. Ainsi, quand le gouvernement envisage de réaliser un projet à un endroit précis, nous pouvons si cet endroit est utilisé par les pêcheurs. Avant, aucun document ne permettait de le faire.

À vos yeux, quelle est la plus grande menace qui pèse sur vos mers et vos côtes ?

Les pêcheurs sont entièrement tributaires de la mer et du littoral pour vivre. Les menaces qui pèsent sur nous sont multiples : catastrophes naturelles, erreurs humaines, projets du gouvernement et d’entreprises diverses. Les gouvernements régionaux ne voient la mer et la côte qu’à travers le prisme économique. Le gouvernement central indien ne juge pas utile de tenir compte des pêcheurs et de leurs moyens de subsistance. Il voit la mer comme une mine d’or avec laquelle il peut remplir ses coffres. Et il la livre aux mains de multinationales. Les projets du gouvernement représentent pour nous une immense menace.

Et puis il y a les activités humaines, par exemple les pratiques consistant à jeter des effluents industriels et des déchets non traités dans la mer et les cours d’eau. Les cours d’eau et la mer sont très liés. Si une rivière est polluée, la mer en subira les conséquences (et donc les poissons et la pêche). Autre gros problème, la construction de digues. Dans le village de Kovalam, on a construit un brise-lames qui était censé sauver le village des eaux. Mais le résultat, c’est que dans les villages voisins comme Karikattukuppam, il n’y a plus de place pour parquer les bateaux, et l’érosion a détruit de nombreusesconstructions.

Comment vos cartes vous aident-elles à vous protéger contre ces menaces ?

Dans les années 2016 et 2017, l’Institut indien de technologie de Madras a publié un rapport sur la gestion de la côte. Ce document se penche sur l’érosion et évalue les dégâts que causerait une hausse de 1 mètre du niveau de la mer. En 2012, l’Indian Space Research Organisation a publié un rapport similaire. Mais le gouvernement n’en a pas tenu compte, et il n’a pas non plus rendu publics ses résultats. Signalons par ailleurs qu’il n’existe aucune formation pour enseigner des façons de gérer ces problèmes.

Prenons l’exemple de l’estuaire Pulicat, qui est un lac et une lagune. Si le niveau de la mer monte de 1 mètre d’ici cinquante ans, cela aura des conséquences catastrophiques pour ce lac. Nous le savons grâce à nos cartes et nous avons demandé à plusieurs reprises des logements à long terme pour reloger les communautés de pêcheurs vulnérables. Nos cartes se sont révélées très précieuses dans ce cas. Nous avons pris conscience de la gravité de la situation en analysant les cartes de l’Indian Space Research Organisation et les images satellites dont nous disposions. Nous avons travaillé sur la question et nous avons diffusé nos informations à de nombreux villages. Bref, ces cartes sont des armes pour nous protéger, aujourd’hui et à l’avenir.

 

Mahima Jain