HuMooV, la start-up qui vous paie pour surfer sur les réseaux sociaux

Article tiré du journal Le Monde.

La start-up qui vous paie pour surfer sur les réseaux sociaux

Dès l’âge de 16 ans, salarié en contrat à durée indéterminé (CDI) pour surfer sur les réseaux sociaux, quatre heures par semaine pour 250 euros net par mois avec une mutuelle à 41,72 euros par mois, c’est le concept créé par la start-up HuMooV.

Une proposition séduisante pour des étudiants fauchés et très occupés, pour les lycéens en quête d’argent de poche, en plus d’une activité professionnelle pour arrondir les fins de mois, ou pour les retraités qui ont perdu la part patronale de leur mutuelle. Seuls les fonctionnaires ne peuvent pas travailler sur HuMooV, puisqu’ils n’ont pas le droit de cumuler plusieurs emplois. Depuis l’ouverture du site, en septembre, HuMooV attire les candidats par milliers : en quinze jours 1 360 personnes avaient postulé. Ils étaient quasi le double au début d’octobre et plus de 3 000 au début de novembre.

Inspiré d’une nouvelle d’anticipation sur les mutations d’une société en pleine déshumanisation, le projet HuMooV – comme Human Mouvement – consiste à rémunérer le temps de production des données numériques, quelles qu’elles soient, c’est-à-dire à payer le temps passé sur les réseaux. Le salarié est qualifié de « producteur de temps », une profession inconnue des référencements professionnels. « Système futuriste qui promet ! »« Enfin de la nouveauté »« Perso, je ne crois pas au Père Noël »« Révolutionnaire »« Mais où trouver le financement de toutes ces primes ? », commentent les internautes sur le Facebook de la start-up, implantée dans l’Yonne.

« Intéressant, pour se faire un peu d’argent »

A Auxerre, où les membres de l’équipe sont allés à la rencontre des jeunes pour accélérer le recrutement, les lycéens qui convergent en joyeux désordre des ruelles vers la gare routière semblent déconcertés : « HuMooV, jamais entendu parler. On dirait de l’argent facile », dit Nathan Smuchet, 16 ans. Alban Baudet, même âge, reste indifférent : « Passer une heure sur un réseau, ça ne m’intéresse pas. » Kevin Millour, un autre lycéen du même âge, trouve l’idée « bizarre, mais tentante ». Clemmy Siméon, avec deux ans de plus pense déjà à l’après-bac : « Ça a l’air intéressant, pour se faire un peu d’argent. » La question qu’il se pose est de savoir « si l’appli est facile à gérer et si c’est réglo. J’irai voir ce soir », dit-il.

La question est récurrente depuis les premières communications sur le projet lancé en février 2018. Non, ce n’est pas « une arnaque », la société par actions simplifiée (SAS) est dûment enregistrée. Espérance, Arnaud, Ricardo, Aldric, Quentin, Ulrich, la jeune équipe de la start-up âgée de 25 ans en moyenne existe bel et bien et s’investit sur tous les fronts, chacun dans son rôle, pour réussir l’atterrissage de cette innovation juridique, qui consiste à requalifier en « travail » le temps passé sur les réseaux.

Quant au « business modèle », il est tout ce qu’il y a de plus classique : le temps passé sur le réseau est acheté d’avance par les partenaires commerciaux, qui en extrairont des données, comme le font aujourd’hui Google ou Facebook. « Aujourd’hui les marques paient pour obtenir des statistiques, avec le “timer”, ils auront le moment réel de la consommation des produits », explique Ricardo Suarez, responsable du développement numérique d’Hu-moov.

Dans le respect du RGPD

Pendant le temps de travail, le producteur de temps, nommé « timer » participe à des forums thématiques ou utilise des outils numériques proposés sur le site, tandis que les partenaires ont accès à son temps de connexion, la nature de ses échanges et certaines données de son profil, comme les tranches d’âges, « dans le respect du RGPD [règlement général sur la protection des données] », précise Ulrich Ducrot, le fondateur d’HuMooV. Les partenaires peuvent ainsi établir des tendances de consommation. Ils ont également accès au profil des « timers » pendant une heure de déconnexion déclarée et comptée dans le temps de travail. La minute rémunérée à 24 centimes est facturée à 96 centimes.

Mais quelle est l’utilité sociale de cette innovation ? Un revenu universel ? Un revenu complémentaire ? « On propose du travail. La présence de l’utilisateur sur les réseaux produit du revenu. Si l’activité vise une large population, ça peut fait office de revenu universel », répond Ulrich Ducrot.

Le statut d’utilisateur salarié n’existe pas, le statut de salarié oui, même si son activité consiste à surfer sur le Net. La relation de travail proposée par la start-up n’en reste pas moins singulière. Tout d’abord, le candidat signe avec HuMooV un contrat de télétravail, sans bureau ni outil de travail, puisque son travail consiste à surfer sur le Net à partir de son smartphone, sa tablette, etc. Puis son temps de travail fixe est très limité : à quatre heures par semaine et une heure par jour, ni plus ni moins, entre 6 heures du matin et 22 heures. C’est la condition nécessaire pour respecter le temps de travail des mineurs et faciliter le cumul d’emplois, le cumul emploi retraite et la reprise d’activité partielle.

Un revenu d’appoint

Financièrement, c’est clairement un revenu d’appoint, mais les 250 euros nets mensuels annoncés ne sont pas un leurre. La Mutuelle générale confirme sa « proposition de contrat collectif de mutuelle complémentaire » pour une quarantaine d’euros restants à la charge du salarié. Pour les demandeurs d’emploi, « avec un total mensuel de 17,32 heures, il n’y a pas de risque de pertes de l’allocation, sauf si le cumul des 250 euros avec les allocations-chômage est supérieur au salaire de référence », explique Pôle emploi. Toutefois, « la reprise d’activité doit être signalée et 70 % du salaire net perçu sera déduit de l’allocation ».

Un bémol ? La start-up donne la possibilité aux salariés de faire des achats sur les sites marchands dont ils assurent le marketing, payables en euros ou en monnaie virtuelle. L’avance sur salaire en nature est plutôt inhabituelle, mais pas illégale.

En revanche, « une avance en espèces affectée pourrait être considérée comme une atteinte à la liberté contractuelle du salarié », explique l’avocat en droit social Francis Kessler. Et le coût des produits consommés réduira évidemment d’autant le montant de la fiche de paie.

Enfin, les questions qu’on peut se poser sur le contrôle effectif de l’accès aux données par les partenaires ne trouveront leur réponse qu’après l’entrée en fonction des « timers », si l’ovni HuMooV atterrit. Les contrats de travail des « producteurs de temps » seront envoyés d’ici à la fin de l’année, à condition que le seuil de 10 000 candidatures ait été atteint. Sinon, l’idée aura coûté quelque 60 000 euros à son fondateur et sera bonne à reprendre.

 

Anne Rodier