Les entreprises investissent dans la colocation

Article tiré du journal The Guardian, traduit par Courrier International.

Les entreprises investissent dans la colocation

Dans des villes comme New York et San Francisco, où le parc locatif est saturé, l’habitat partagé est en passe de devenir un véritable business.

Un tas de chaussures encombrent l’entrée principale d’Euclid Manor. Leurs propriétaires sont éparpillés dans cette maison de 575 mètres carrés située à Oakland, en Californie. De la musique s’échappe de la cuisine, où Sarah Cabell et Kailey-Jean Clark préparent le dîner pour 25 colocataires et amis.

A première vue, Euclid Manor ressemble à n’importe quelle maison partagée par des amis. Pourtant, à y regarder de plus près, on remarque de petits détails. Sur la porte face à l’entrée, une pancarte proclame “Réservé aux résidents”. Dans le hall, deux affiches rappellent qu’il faut verrouiller la porte d’entrée. Car Euclid Manor est une maison communautaire.

Stagnation des salaires et flambée des loyers obligent, à New York, à San Francisco et dans d’autres villes recherchées (entendez par là chères), les jeunes partagent de plus en plus souvent leur logement. Le nombre d’adultes entre 18 et 35 ans vivant en colocation a doublé depuis 1980. Les jeunes ont toujours eu besoin de vivre en colocation, surtout en périodes de vaches maigres. La nouveauté, c’est qu’aujourd’hui, une nouvelle génération d’entreprises tente de faire de l’habitat partagé un secteur économique de poids.

Euclid Manor est géré par Open Door, une société fondée par Jay Standish (31 ans) et Ben Provan (32 ans) qui gère également Canopy, 520 mètres carrés (12 habitants), et Farmhouse, 575 mètres carrés (16 habitants). Euclid Manor, où eux-mêmes ont emménagé en juillet dernier, compte 8 résidents, nombre qui devrait à terme passer à 10. Les résidences fonctionnent sur le mode de l’autogestion, Provan et Standish intervenant si nécessaire pour résoudre des conflits. Dans l’idéal, elles devraient constituer des “organismes autogérés et autosuffisants”, les occupants se partageant les tâches et les rôles. « Vivre en communauté, c’est comme être en couple, il faut s’investir, communiquer et se montrer proactif, estime Standish. Ce mode de vie comporte de nombreux avantages. Et puis, qui a envie de vivre seul ?” A Brooklyn, dans deux propriétés gérées cette fois par Common, une autre entreprise du secteur, les tâches domestiques telles que l’achat du papier toilette ou le nettoyage hebdomadaire des espaces communs sont assurées par Common. Brad Hargreaves, 29 ans, a eu l’idée de créer cette société alors qu’il dirigeait General Assembly (GA), un établissement [privé] d’enseignement. A New York, à San Francisco ou à Los Angeles, les élèves comme les enseignants vivaient en colocation, mais dans des logements qui n’étaient pas conçus à cet effet.

Des entreprises comme Common, Open Door ou encore Pure House ont bien l’intention de changer la donne. « Dans les grandes villes, beaucoup d’habitants ont adopté ce mode de vie, explique Hargreaves. Nous, on reprend simplement le concept et on l’améliore.”

WeWork, le spécialiste américain des espaces de travail partagés, se positionne également sur ce créneau avec le concept WeLive. Ce modèle – appelons-le “dortoir 2.0” – consiste à louer un bien à un propriétaire, à le convertir en chambres standardisées donnant accès à des espaces communs, puis à louer ces chambres au mois. WeLive devrait générer un chiffre d’affaires de 636 millions de dollars [564 millions d’euros] d’ici à la fin 2018, selon un document destiné aux investisseurs qui a fuité sur Internet. Adam Neuman, le fondateur de WeWork, a confirmé au Guardian l’ambition de WeLive de réunir 34 000 “membres”. Une expérience est actuellement menée à New York, où 80 salariés de WeWork et autres membres vivent dans 45 appartements, au 110, Wall Street. Cet espace devrait finalement héberger 600 personnes sur 20 étages.

Tout cela peut faire penser à des résidences universitaires pour adultes. Mais ceux qui ont fait l’expérience de cette vie communautaire rejettent ce terme. “Il prend une connotation péjorative quand on a plus de 20 ans,” proteste Ash, 28 ans, l’un des occupants du deuxième immeuble Common à Brooklyn, qui compte 10 chambres, dont le loyer mensuel démarre à 1 500 dollars [1 330 euros]. « Venir ici, c’est s’installer dans un endroit où l’on sait que tout le monde est sympa. Habituellement, quand on emménage dans un immeuble, il faut passer par cette période un peu gênante où l’on va frapper aux portes pour faire connaissance. Avec cette formule, ce n’est plus nécessaire. Cela n’empêche pas de préserver son intimité, ça supprime juste la difficulté de faire des rencontres dans une grande ville.”

Ce ne sont pas des logements remplis de fêtards, ou d’entrepreneurs et de programmeurs de la Silicon Valley qui traînent toute la journée à la maison devant leurs ordinateurs. Ash, par exemple, travaillait sur les plateformes pétrolières dans le golfe du Mexique avant de perdre son emploi et de se reconvertir dans la fibre optique. “Au moins 80 % de nos membres ont un emploi à plein-temps [à New York], estime Hargreaves. Ce ne sont généralement pas des télétravailleurs.”

Le prochain projet de Common à Williamsburg, à Brooklyn, consiste en quatre immeubles de cinq étages reliés de manière à former un complexe de 1 900 mètres carrés, comportant 51 chambres. La plupart des appartements auront quatre chambres, deux salles de bains et un salon-cuisine. Les occupants auront accès à un espace commun situé en sous-sol et à une terrasse sur le toit. L’ouverture est prévue à la fin du printemps. Le loyer mensuel minimum sera de 1 800 dollars pour un engagement de douze mois, des séjours plus courts étant également possibles.

La demande de logements à New York et à San Francisco est si forte qu’il est tentant de voir toujours plus grand. Hargreaves dit ainsi avoir reçu “plus de 2 000 candidatures pour les 30 places ouvertes à ce jour”. Mais une croissance trop rapide peut être dangereuse, ajoute-t-il, en prenant l’exemple de la défunte start-up Campus, qui a fermé ses 30 résidences à New York et à San Francisco en août 2015, jetant à la rue leurs 150 occupants. Dans un message publié sur le site de l’entreprise, son fondateur, Tom Currier, a reconnu son “incapacité à faire de Campus une entreprise économiquement viable”.

Avec l’aide d’investisseurs et de promoteurs, les acteurs du secteur essaient de perfectionner leur modèle d’entreprise. Ainsi, Common a levé 7,35 millions de dollars l’été dernier pour financer son développement. Les fondateurs d’Open Door travaillent eux aussi avec des investisseurs sur le projet d’Euclid Manor. « Nous avons passé deux ans à perfectionner le modèle et à faire nos preuves, assure Standish. Nous comprenons comment fonctionne la colocation sur le terrain, nous sommes en mesure de conseiller les promoteurs et de les aider à concevoir des bâtiments adaptés.”

A terme, Open Door voudrait nouer des partenariats avec des promoteurs pour des réalisations entièrement nouvelles, comme l’a fait Common à Williamsburg. “Il s’agit de mettre au point un programme sur mesure, parfaitement adapté à la vie en commun”, précise Provan. D’après lui, plus il y a d’acteurs sur le marché, mieux c’est, car chacun offre un espace et des services annexes répondant à des besoins différents.

La cohabitation a le vent en poupe, les taux d’intérêt sont bas et les loyers élevés : le contexte semble donc favorable à ces logeurs d’un nouveau genre. Mais cet engouement ne risque-t-il pas de créer une nouvelle bulle de l’immobilier ? Hargreaves assure ne pas craindre la concurrence. Tout ce qui permet de proposer de nouveaux logements dans une ville qui en manque cruellement ne peut qu’être bénéfique. Nous ne pouvons nous nuire mutuellement que si nous inondons le marché de logements au point d’être obligés de baisser nos prix. Et puis, si la rivalité entre [Common] et WeWork entraînait une baisse du coût de la vie à New York, ce serait super, non ?”

 

Jana Kasperkevic