Twitter, nouveau baromètre boursier

Article tiré du journal The Financial Times, traduit par Courrier International.

Twitter, le baromètre boursier

On l’a qualifié de “tweet probablement le plus coûteux de l’histoire”. En septembre dernier, en vingt et un mots, la candidate à l’élection présidentielle américaine Hillary Clinton s’est engagée sur Twitter, la plateforme de microblogging, à s’attaquer aux “scandaleuses” manipulations de prix auxquelles se livrent les laboratoires pharmaceutiques. A la suite de quoi les actions de ces sociétés ont perdu 15 milliards de dollars [plus de 13,5 milliards d’euros] en Bourse.

Ce n’était pas la première fois qu’un message posté sur un réseau social provoquait de fortes réactions sur les marchés. Un tweet sur une prétendue explosion à la Maison-Blanche avait rapidement fait perdre jusqu’à 90 milliards de dollars aux valeurs américaines [en 2013] ; les marchés s’étaient rapidement redressés lorsque l’information s’était révélée fausse.

L’effet de ces deux tweets sur le cours des actions souligne l’importance croissante des médias sociaux dans les décisions d’investissement. Cette montée en puissance s’explique notamment par le fait que les sources traditionnelles, telles la presse et les dépêches d’agence, ne sont plus toujours les premières à donner l’information.

Quelque 28 % des fusions et acquisitions sont d’abord annoncées sur Twitter, si l’on en croit une étude réalisée en 2015 par Selerity, une plateforme de données financières célèbre pour avoir publié l’année dernière [sur son compte Twitter] les résultats de la société Twitter avant que cette dernière ait pu le faire.

Avantage concurrentiel

Les investisseurs qui font fi de ces nouveaux médias risquent de passer à côté d’éventuelles occasions, prévient Anthony Kruger, chef de produit chez Markit, un fournisseur d’informations financières.

Sur les marchés financiers, il est essentiel d’être informé, et si vous l’êtes avant vos concurrents vous possédez un gros avantage. L’information arrive sur les réseaux sociaux peut-être un peu plus vite qu’ailleurs.”

D’après lui, les tweets les plus accrocheurs ne sont pas forcément les plus utiles. Des milliers de commentaires apparemment anodins sont publiés en ligne quotidiennement et donnent une idée du “sentiment” du marché.

Une foule d’entreprises de technologie cherchent à aider les investisseurs à comprendre ce sentiment et d’autres “signaux d’investissement” disponibles sur les médias sociaux.

Chaque jour, 500 millions de tweets

Ces start-up passent au crible la masse d’informations qui circulent sur la Toile, dont 500 millions de tweets par jour, pour trouver ce qui se dit en ligne sur telle ou telle entreprise, en s’appuyant à la fois sur du travail manuel et sur l’apprentissage automatique (des algorithmes qui apprennent par eux-mêmes et font des prédictions fondées sur des données). Elles recourent également à l’intelligence artificielle et au traitement automatique du langage naturel, afin d’obtenir une évaluation des sentiments positifs ou négatifs qui prédit quotidiennement les mouvements de milliers d’actions.

Les investisseurs qui ont accès à ces évaluations sont censés être avantagés par rapport à leurs pairs. Pour Richard Peterson, directeur exécutif de Marketpsych, un fournisseur de logiciels permettant d’identifier et de mesurer les sentiments du marché, “il s’agit d’indicateurs avancés plutôt que d’indicateurs de résultats”.

BlackRock et Google, partenaires ?

Selon Social Market Analytics, une entreprise qui fournit ce type d’évaluations, un investisseur qui, ces deux dernières années, aurait misé sur l’action suscitant chaque jour le meilleur sentiment aurait enregistré des performances supérieures de 80 % à celles de l’indice S & P 500 [fondé sur 500 grandes sociétés cotées sur les Bourses américaines]. Comme l’assure Anthony Kruger :

Si chaque jour vous achetez les actions qui obtiennent la meilleure note [sur le plan des sentiments] et [vendez] celles dont le score est le plus faible, vous avez toutes les chances de battre le marché”. 

Nombre d’investisseurs s’empressent de prendre le train en marche. BlackRock, le numéro un mondial de la gestion d’actifs, a ainsi embauché Bill MacCartney, ancien chercheur chez Google. La société, dont le siège se trouve dans la Silicon Valley, est également en discussion avec Google pour former une coentreprise dont la mission serait de mettre la puissance de l’intelligence artificielle au service des décisions d’investissement.

Réduire le bruit

Selon Simon Weinberger, membre de l’équipe spécialisée Scientific Active Equity (SAE) de BlackRock, les réseaux sociaux servent “à glaner les opinions des divers participants aux marchés qui n’étaient pas disponibles auparavant, ce qui nous permettra, nous l’espérons, d’aider nos clients à faire des investissements meilleurs et différenciés”.

Si l’on en croit BlackRock, 90 % de ses actifs AE ont fait mieux que leur indice de référence au cours des trois dernières années. Néanmoins, trouver les informations utiles et exactes sur les réseaux sociaux n’est pas simple, reconnaît Weinberger. “Le plus difficile, c’est de réduire le bruit tout en se concentrant sur ce qui est réellement pertinent.”

Un système d’alerte avancée

NN Investment Partners, une société d’investissement néerlandaise pesant 180 milliards d’euros, a intégré les mesures de sentiments dans son processus de prise de décision il y a deux ans et demi, ce qui, d’après elle, lui a offert un avantage concurrentiel. “Le principal atout [des signaux envoyés par les médias sociaux], c’est qu’ils sont plus rapidement accessibles et qu’ils s’intègrent dans l’un des plus importants changements en cours : la numérisation de notre monde”, commente Valentijn van Nieuwenhuijzen, responsable multi-actifs chez NN.

“De plus en plus de sociétés mettent en place un suivi du sentiment afin d’en faire un système d’alerte avancée”, note de son côté Jet Lali, responsable du numérique chez AlphaFMC, un cabinet de conseil en gestion d’actifs. Ces nouveaux systèmes figurent en bonne place à côté des terminaux Bloomberg des gestionnaires d’actifs.

Twitter ne convainc pas tout le monde

Pour autant, les fonds d’investissement à long terme ne sont pas tous convaincus. Un porte-parole d’Allianz Global Investors [filiale de l’assureur allemand Allianz] explique :

Il existe sans doute des gestionnaires qui essaient de profiter de positions à court terme [grâce aux réseaux sociaux et aux mégadonnées]. De notre côté, nous essayons d’imaginer ce qui se passe sur le long terme”.

Edward Bonham Carter, vice-président de Jupiter, un gestionnaire d’actifs britannique coté en Bourse, partage cet avis. “Nous ne sommes pas particulièrement portés sur les opérations très spéculatives, or une grande partie de l’activité sur les réseaux sociaux concerne des tendances à très court terme”,commente-t-il.

 

Attracta Mooney