Internet doit devenir réellement coopératif

Article tiré du journal The Pacific Standard, traduit par Courrier International.

Economie coopérative
Crédit : Emilie Seron

La culture Internet a l’art de changer la signification des mots. “Démocratisation” évoque maintenant le nombre croissant de personnes capables d’acheter un billet d’avion ou des actions en ligne et ne fait plus vraiment référence à un régime politique ou à un jury d’assise.

La “disruption” [“perturbation” ou “rupture”] est devenue une très bonne chose, elle n’évoque plus les licenciements ou les déplacements de population cataclysmiques qui se produisent quand une industrie en tue une autre, mais l’heureuse histoire de David contre Goliath.

Et puis il y a “partager”. Avant, on partageait des ressources communes au sein d’une communauté. Maintenant, on partage quand on paie une start-up pour qu’elle nous mette en relation avec des gens qu’on paiera pour utiliser leur maison, leur voiture ou leurs Lego.

La prétendue économie du partage était à peine née que les gens commençaient à comprendre que ses slogans sur la confiance et les relations humaines n’étaient qu’une ruse dissimulant une recherche de rente. Cette ruse n’en transforme pas moins la façon dont nous travaillons.

Les plateformes de partage de travail comme Uber et Mechanical Turk d’Amazon [qui permet aux entreprises de sous-traiter des microtâches à des individus] profitent d’Internet pour contourner les usages et la réglementation du travail. Elles sont prêtes à faire reculer les droits des travailleurs d’au moins un siècle.

Pourtant, ce même Internet présente toutes les conditions pour créer une économie dont les acteurs se partagent la propriété et le contrôle. Imaginez en quoi Mechanical Turk serait différent si les milliers de personnes qui travaillent pour ce service en étaient également propriétaires. Elles pourraient déterminer les règles que devraient suivre les employeurs grâce à des applications de prise de décision collaborative comme DemocracyOS ou Loomio.

Quand la plateforme marcherait bien, elles pourraient fixer le montant de leurs dividendes et des investissements en recherche et développement. La réussite de l’entreprise serait leur réussite. Et Facebook ne serait-il pas différent si les utilisateurs en étaient propriétaires et pouvaient décider de ce qu’on fait de leurs données ? Et Uber ?

Tout cela est possible. Green Taxi, par exemple, une coopérative de Denver, a sa propre application pour commander un taxi – comme Uber, sauf que les chauffeurs ne sont pas soumis à des règles fixées par une société lointaine qui prélève une généreuse commission. La’Zooz, un système décentralisé de covoiturage israélien, tient un peu plus de la science-fiction : l’application repose sur la même technologie [la chaîne de blocs] que le bitcoin, la plateforme appartenant à la communauté de conducteurs et de passagers.

La coopérative Loconomics est en train, avec l’aide du Sustainable Economies Law Center [un organisme à but non lucratif] de créer [à San Francisco] une sorte de TaskRabbit [application qui permet à ses utilisateurs de payer d’autres membres de la communauté pour effectuer des tâches de la vie quotidienne] détenue par ses utilisateurs.

Pour pratiquement toute plateforme traditionnelle gérée par une grande société, il existe un moyen plus coopératif de faire les choses. Fairmondo, un site allemand du genre d’Amazon, appartient à ses utilisateurs et non à un quasi-monopole en guerre contre les éditeurs. Les réseaux sociaux distribués [dans lesquels les informations sont hébergées par les utilisateurs] Diaspora et Friendica montrent qu’on peut avoir toutes les fonctionnalités de Facebook et de Twitter sans perdre le contrôle des informations que l’on partage.

Quand on pénètre dans les locaux d’une grande société de nouvelles technologies, on pourrait croire que l’utopie égalitaire s’est réalisée. Les développeurs se promènent dans des open spaces et décident de la façon dont ils vont passer leur temps dans des groupes de projet en évolution constante.

Stock-options

La culture Internet nous a appris à travailler en équipe, mais mis à part la distribution, ici ou là, de stock-options, cette utopie ne s’étend pas à la propriété ni au contrôle. L’objectif final de l’entreprise demeure la maximisation des profits des investisseurs. La façade égalisatrice d’Internet dissimule un modèle économique tristement familier.

Nous avons le choix. Nous pouvons nous tourner vers Uber et Mechanical Turk, où le travail est précaire, impersonnel et défini par quelqu’un d’autre, ou nous pouvons créer des lieux de travail en ligne dignes d’une société démocratique.

Un défi pratique plus qu’idéologique

Un Internet plus coopératif ne peut advenir que si nous réajustons notre culture et nos motivations – et changeons le sens des mots que nous utilisons. Les organismes publics pourraient travailler en priorité avec les entreprises dont la gouvernance est vraiment démocratique. La presse spécialisée pourrait refuser de célébrer les ruptures qui ne donnent pas aux salariés davantage de maîtrise sur leur vie. Et les partisans de l’économie du partage pourraient souligner que celle-ci doit s’étendre à la propriété.

Le défi est plus pratique qu’idéologique. Il ne s’agit pas d’appliquer un dogme rigide mais d’avoir un monde dans lequel un jeune entrepreneur dynamique – le genre qui rêve de créer quelque chose de nouveau et d’excellent – conclura que le meilleur moyen de procéder, c’est de pratiquer la démocratie.

 

Nathan Schneider