Le marché prometteur de la mort numérique

Article tiré du journal Le Monde.

Prise de conscience des enjeux concernant l’héritage numérique

Facebook vient d’annoncer la création d’une fonctionnalité « Legacy Contact », qui permet à un contact de confiance d’accéder au compte d’un utilisateur décédé pour transformer le profil en « mémorial » virtuel et, le cas échéant, récupérer les photos du profil et des archives des publications. C’est la suite d’un processus amorcé en 2009, date à laquelle un ingénieur de Facebook avait proposé la première fonctionnalité de « mémorial » après avoir été confronté au décès d’un proche. Les millions d’utilisateurs décédés représenteront bientôt une part significative de l’ensemble des profils. Facebook ne pouvait ignorer cette problématique.

Nous avons constaté au cours des dernières années une réelle prise de conscience des enjeux concernant « l’héritage numérique ». Différentes questions se posent pour les proches lorsqu’une personne décède : comment changer la visibilité des profils sur les réseaux sociaux ? Comment accéder aux données stockées en ligne pour conserver des souvenirs du défunt ? Comment accéder aux sites administratifs et bancaires pour régler rapidement des formalités souvent très pénibles ? Comment accéder aux « actifs digitaux » – photos, livres électroniques, musique numérique, crédits – possédés par le défunt ?

Procédures laborieuses

Sur le plan éthique, il est très difficile de savoir, s’il ne l’a pas prévu explicitement, quelle partie de sa vie numérique le défunt voulait ou ne voulait pas transmettre. Sur le plan juridique, de nombreux sites s’appuient sur des lois ou sur le texte de leurs « conditions générales » pour n’avoir aucune obligation quant à la transmission d’accès, de données ou d’actifs numériques. Souvent, le site n’est même pas soumis à la loi du pays du défunt, ce qui complique encore les choses.

Enfin, les procédures de récupération sont souvent laborieuses pour des raisons économiques. La plupart des sites modélisent en effet leurs revenus en calculant la « life time value » de leurs utilisateurs, c’est-à-dire la somme actualisée de l’argent qu’ils vont rapporter tout au long de leur vie. Sans fonctionnalités spécifiques, la gestion des utilisateurs décédés ne rapporte donc rien ! La plupart des sites cherchent donc à en minimiser le coût.

Facebook apporte certes des réponses à ces problèmes. Vous pouvez déterminer le degré d’accès que vous souhaitez donner à votre contact « héritier numérique », et définir à quelles données il aura accès, excepté les messages privés. Votre « héritier numérique » est juridiquement autorisé à utiliser votre profil et, sur le plan économique, il y a un intérêt pour Facebook à maintenir cette fonctionnalité. En effet, votre page, devenue un mémorial, fait partie de la base monétisable de Facebook et continuera de gérer du trafic longtemps après votre mort. On n’a pas encore inventé le terme de « death time value », mais c’est bien de cela qu’il s’agit…

Des réponses insuffisantes

Du point de vue de l’utilisateur, cela n’est cependant pas suffisant. Créer un mémorial sur Facebook après ma mort ? Pourquoi pas. Je peux aussi souhaiter qu’un proche accède à mon compte pour lire mes messages, comme on découvrait autrefois une correspondance cachée dans le tiroir d’un vieux secrétaire, ou avoir la garantie que mon compte sera supprimé.

La question de l’utilisation des données après la mort n’est en effet pas anodine. Pendant combien de temps Facebook utilisera-t-il mes données ? Sous quelle forme ? Qui pourra utiliser ces données si la marque ou la société Facebook disparaissent ? Enfin, ce problème est loin de se limiter à Facebook et se pose pour tous les services que nous utilisons.

Il est logique que les géants du Web proposent de nouvelles options pour gérer la « mort numérique », mais les utilisateurs ne se contenteront pas de cela. Les dizaines d’identifiants et mots de passe que nous utilisons donnent accès à des données ou des actifs, avec à la clé, une valeur économique, juridique ou sentimentale… Il faut des solutions permettant aux utilisateurs d’en conserver le contrôle intégral.

 

Emmanuel Schalit

A propos de l’auteur : Emmanuel Schalit est président de Dashlane, éditeur d’un gestionnaire de mots de passe.