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Article tiré du journal The New York Times, traduit par Courrier International.

Vrse, l'application d'informations en réalité virtuelle

La scène se passe dans une rue de New York. Face à vous, une jeune femme manifeste sa colère : elle crie qu’elle en a assez des violences policières, assez du racisme, assez qu’on lui demande de calmer sa rage. “Nous méritons mieux, hurle-t-elle à quelques centimètres de votre visage. Nous avons le droit de manifester. Nous avons le droit d’être en colère.” Regardez à sa gauche et vous verrez des manifestants avec une pancarte où l’on peut lire : “La suprématie blanche tue”.

Tournez la tête à droite et vous pourrez observer le visage fermé des badauds sur le côté du défilé. Ces images ultraréalistes font partie d’une expérience de réalité virtuelle de huit minutes qui propulse le public au cœur même de la manifestation [contre les violences policières] de décembre dernier, la Millions March. Conçu par deux réalisateurs chevronnés, Chris Milk et Spike Jonze, en partenariat avec le site d’information Vice News, ce reportage vidéo a été diffusé en avant-première au festival du film de Sundance [fin janvier] et est disponible via Vrseune nouvelle appli de réalité virtuelle téléchargeable sur le site Vice News.

Pour visionner le documentaire, trois possibilités s’offrent à vous. Tout d’abord avec un casque de “réalité virtuelle”, comme l’Oculus Rift. Ou avec l’appli Vrse, téléchargée sur votre smartphone et connectée à des lunettes en carton, comme celles conçues par les ingénieurs de Google et que vous pouvez fabriquer chez vous. Enfin, vous pouvez télécharger l’appli et regarder directement le film sur votre smartphone, ce qui vous offrira un bel aperçu de cette expérience mais sans les effets 3D.

Longtemps réservée au monde du jeu vidéo, la réalité virtuelle est la nouvelle terra incognita du journalisme. Les journalistes nous informent depuis des années sur les événements qui façonnent notre monde. Mais, aujourd’hui, réalisateurs et journalistes s’essaient aux nouvelles technologies de la réalité augmentée [qui consiste à enrichir visuellement la réalité d’informations ou d’images générées par un accessoire] afin de mieux nous transporter au cœur même de ces événements. Outre le reportage sur la Millions March, Chris Milk a sorti, en collaboration avec l’ONU, un projet de réalité virtuelle explorant le quotidien d’une jeune Syrienne de 12 ans dans un camp de réfugiés en Jordanie.

Ce documentaire, intitulé Nuages sur Sidra, a été diffusé le 23 janvier lors du Forum économique mondial de Davos et via l’appli Vrse. Selon Chris Milk, célèbre pour ses expériences interactives dans le domaine de la musique ou des musées, les technologies de la réalité virtuelle sont des “machines à empathie.” “Nous nous introduisons comme des hackers dans le système visuel et auditif de votre cerveau, explique-t-il. Faire du journalisme, c’est souvent décrire de la façon la plus réaliste possible des événements. Mais, avec ces technologies, le public aura désormais l’impression d’y avoir participé.” 

De nouvelles avancées dans le domaine de la réalité virtuelle et de la réalité augmentée ont démocratisé ce mode de journalisme auprès du public. Le 21 janvier, Microsoft a présenté son casque HoloLens qui permettra d’interagir avec des hologrammes. D’autres grandes entreprises travaillent sur des casques permettant de se fondre dans la réalité virtuelle, comme la proposition rudimentaire de Google qui explique comment fabriquer soi-même ses lunettes en carton pour moins de 30 dollars avec un smartphone. “Nous en sommes aux balbutiements, explique Spike Jonze, réalisateur, entre autres, de Dans la tête de John Malkovich et de HerMais notre manière de raconter des histoires va s’en trouver bouleversée, et toute la réflexion autour de ce sujet me fascine.”

Vice envisage de travailler avec Chris Milk sur une série de projets de réalité virtuelle et a également investi dans Vrse, la société du réalisateur. Cette opération s’inscrit dans le droit fil des investissements réalisés dans le secteur technologique par Vice Media, depuis que le groupe a levé 500 millions de dollars [441 millions d’euros] de capitaux en septembre dernier.

Selon Eddy Moretti, directeur de la création de Vice, la réalité virtuelle était la prochaine étape logique pour un site qui s’est toujours distingué par ses reportages en immersion et ses plongées dans des pays comme la Corée du Nord, l’Ukraine ou le Groenland. L’entreprise est, dit-il, impatiente d’utiliser la réalité virtuelle pour de nouveaux projets en lien avec l’actualité, mais aussi pour des expériences musicales ou culinaires. “Notre but n’est pas juste d’offrir des sensations fortes à nos lecteurs, mais plutôt une expérience d’immersion totale dans une histoire ou une culture, assure-t-il. Ce sont les idées et les émotions qui nous intéressent, pas les montagnes russes.”

 

Emily Steel