Née en Inde, l’« école dans le nuage » perce en France

Article tiré du journal Le Monde.

School in the cloud  et école dans les nuages
Une séance de « School in the cloud », en Inde. | Nishant Shukla / Nishant Shukla

 

Ce samedi matin de décembre, à Nanterre, Sylvie Cothenet allume l’ordinateur de son salon, se connecte sur Skype et voit apparaître sur son écran une quinzaine de jeunes filles aux tresses nouées de rubans bleu clair assortis à leur sari-uniforme.

« Hello, how are you today? », lance Sylvie. « Fine ma’am, and you? », répondent les élèves, à 6 500 kilomètres de là. « Pouvez-vous écrire votre nom sur le clavier ? », poursuit Sylvie en anglais. Rizwa, Soni, Ritu, Wansita, Ritika s’exécutent. Toutes sont prêtes, depuis le collège de Kalkaji, au sud de New Delhi, à commencer une session de « l’école dans le nuage ».

« J’ai une “grande question” pour vous aujourd’hui, explique Sylvie. Pourquoi y-a-t-il parfois un arc-en-ciel ? » Les collégiennes de 11 à 13 ans écoutent puis s’affairent, en groupe, devant les trois ordinateurs de la salle de classe. La séance a débuté.

Ce rituel du petit matin, Sylvie Cothenet l’a effectué une quinzaine de fois depuis juillet, quand cette spécialiste de pédagogie, ex-professeur à l’université de Lille, est devenue une « mamie dans le nuage » (membre du « granny cloud »), nom poétique pour désigner un médiateur numérique participant au projet de recherche mondial « School in the cloud ».

A l’image de Sylvie, une quarantaine de volontaires canadiens, australiens ou néo-zélandais sont déjà intervenus à distance dans cette école de Kalkaji, selon un protocole imaginé par le chercheur Sugata Mitra, de l’université de Newcastle : il s’agit de poser une « big question » à un groupe d’élèves puis de les accompagner pendant une heure en intervenant le moins possible afin qu’ils apprennent ensemble en ligne puis exposent leurs résultats.

2 millions de vues en ligne

Cette approche, baptisée SOLE (« self organised learning environment ») s’inspire d’une expérience fondatrice : en février 1999, Sugata Mitra, alors professeur d’informatique à New Delhi, insère un ordinateur à hauteur d’enfant dans le mur d’un bidonville et découvre que des jeunes ont appris seuls, en s’entraidant, à naviguer sur Internet.

Comment cette expérience indienne est-elle devenue une recherche mondiale ? Tout est parti d’une conférence, donnée en février 2013 : Sugata Mitra, sacré innovateur de l’année par la fondation TED, reçoit 1 million de dollars (820 000 euros). Il en appelle aux internautes : « Vous pouvez expérimenter cette approche à l’école, chez vous, dans des associations. Envoyez-moi ensuite les données pour m’aider à construire ce futur de l’apprentissage. »

Ces mots, visionnés plus de 2 millions de fois en ligne, créent une chaîne insoupçonnée : 50 000 kits, boîtes à outils numériques à destination des éducateurs, sont téléchargés l’année suivant la présentation. Depuis, des milliers de professeurs, enseignants ou parents d’élèves utilisent ces interfaces numériques pour favoriser l’auto-aprentissage en ligne de groupe d’élèves encouragés par un adulte.

Parallèlement, Sugata Mitra vient d’achever la construction de sept lieux d’expérimentation – cinq en Inde et deux au Royaume-Uni – pour conduire une recherche académique de trois ans, celle justement à laquelle participe Sylvie Cothenet. Après chaque session à distance, cette bénévole remplit un compte rendu, qui est analysé par l’équipe universitaire. Un matériau également accessible à la centaine de ses collègues « grannies » qui échangent sur une page Facebook privée. Pourquoi participer à une telle expérience ? « J’ai été enthousiasmée par le projet éducatif, explique Mme Cothenet. Nous devons nous adapter à l’époque et inventer de nouvelles façons de transmettre avec le numérique. »

De telles initiatives, favorisant l’autonomie des élèves et leur capacité à apprendre, ont toujours existé, remarque cette spécialiste de la pédagogie. « Au fil des siècles, de Célestin Freinet à Maria Montessori, de nombreux pionniers de l’éducation ont encouragé les enfants à apprendre par eux-mêmes. Cela peut être potentialisé par le numérique. La curiosité que l’on voit chez les tout-petits s’émousse avec l’âge. Il s’agit de trouver d’autres moyens de donner envie », ajoute cette « granny ».

En France, deux enseignantes, Elodie Langlard et Annick Launay, viennent de se lancer dans l’aventure, avec des boîtes à outils téléchargées sur le site Theschoolinthecloud.org, juste avant les vacances de Noël. La première, professeur de français au collège de Mirepoix (Ariège), avec sa classe de 6e ; la seconde, professeur de lettres et d’anglais au lycée professionnel La Joliverie à Saint-Sébastien-sur-Loire (Loire-Atlantique), avec une classe d’élèves de 15 à 17 ans présentant des troubles des fonctions cognitives.

Les premiers retours ? A Mirepoix, Elodie Langlard a entendu « des réflexions inattendues et essentielles », explique-t-elle : « Une élève a dit à une autre : “Mais alors, sur Internet, c’est pas toujours la vérité.” Cette approche permet aux élèves d’être en réelle situation d’autonomie, seule façon d’en acquérir. »

« Il faut beaucoup de liberté intellectuelle »

Ces deux aventurières hexagonales ne font, pour l’instant, pas vraiment école autour d’elles. « Il faut beaucoup de passion et de liberté intellectuelle pour sortir du cadre », reconnaît Annick Launay. Thierry Nadal abonde dans ce sens. Ce directeur de centre de documentation pédagogique, responsable de l’accompagnement des enseignants dans le département du Vaucluse, a tenté, depuis la rentrée 2014, de susciter des expérimentations dans l’académie d’Aix-Marseille. Sans succès. « Le changement induit par le numérique est massif mais, comme l’ont théorisé des chercheurs, l’innovation en éducation se diffuse très difficilement », explique-t-il.

Frilosité des professeurs ou de leur hiérarchie, doutes des parents, lourdeur du système éducatif… « Ces résistances se retrouvent un peu partout dans le monde », reconnaît Sugata Mitra. Lui est déjà plus loin. « Mois après mois, nous découvrons déjà que cette méthode se révèle une réelle alternative de formation et pas seulement pour des pays émergents peu équipés ou des décrocheurs du système classique », explique-t-il.

« Cette expérimentation mondiale soulève des questions essentielles à l’heure du numérique : qu’est-ce que la connaissance ? Que devons-nous savoir ? », détaille le chercheur. Depuis l’obtention de son prix, il est invité par de nombreux gouvernements. « A chaque rencontre, je suggère de tester l’utilisation d’Internet dans les salles d’examen. Des représentants du gouvernement écossais m’ont affirmé, après un silence, que c’était un défi, mais qu’ils voulaient le relever. C’est le premier gouvernement qui me répond cela. »

 

Laure Belot