Une précieuse moisson de données

Article tiré du Wall Street Journal, traduit par Courrier International.

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Dessin de David Simonds paru dans The Economist, Londres

La prochaine révolution agricole viendra du traitement de l’information, assurent les agro-industriels : les tracteurs et autres équipements récolteront des données qui seront transmises à un ordinateur, lequel indiquera au cultivateur comment augmenter sa production de maïs ou de soja.

Des multinationales comme Monsanto et DuPont se livrent une concurrence acharnée pour placer leurs systèmes d’aide à la décision auprès des agriculteurs. Ces derniers savent bien qu’un léger ajustement de la profondeur des semis ou de la distance entre les rangées peut faire une grosse différence au moment de la récolte. “Ces informations ont une grande valeur”, assure Brooks Hurt, qui exploite avec son père et ses frères 2 400 hectares dans le Missouri. “Et je crains que ce ne soient pas les agriculteurs qui en tirent profit.” Nombre d’entre eux sont déjà équipés de GPS, d’iPad et autres instruments capables de collecter des informations sur le sol et les cultures.

Les concepteurs de systèmes d’aide à la décision cherchent à accélérer le traitement de ces informations, puis à les croiser avec leurs banques de données relatives à la météo, à la topographie et au rendement des cultures. Des algorithmes et des experts humains moulinent ces statistiques et peuvent ainsi transmettre des conseils personnalisés aux agriculteurs et à leurs machines. Pour ses partisans, ce système pourrait jouer un rôle aussi important que la mécanisation de l’agriculture dans la première moitié du XXe siècle. D’après Monsanto, le géant des semences [conventionnelles et génétiquement modifiées], cela permettra d’accroître la production agricole mondiale de 20 milliards de dollars par an, soit l’équivalent du tiers de la valeur de la récolte américaine de maïs de l’année dernière.

Le rendement moyen du maïs pourrait passer de 10 tonnes par hectare actuellement à 12,6 tonnes. Mais pour l’instant, reconnaissent les industriels, l’augmentation ne dépasse pas 0,6 tonne par hectare. Ces chiffres devraient toutefois progresser au fur et à mesure que le nombre d’agriculteurs concernés augmentera, ce qui permettra de récupérer davantage de données. Après avoir testé pendant trois ans un service de ce type baptisé FieldScripts, Monsanto vient de le commercialiser dans l’Illinois, l’Iowa, le Minnesota et l’Indiana. Le service est facturé 10 dollars par acre [25 euros par hectare]. Ces technologies de pointe pourraient représenter 20 % de l’augmentation du bénéfice par action de Monsanto d’ici à 2018, estime Michael Cox, analyste à la société de gestion d’actifs Piper Jaffray.

En novembre dernier, Monsanto a acquis Climate Corp., une société d’analyse de données météorologiques de San Francisco fondée par d’anciens salariés de Google, pour 930 millions de dollars. [En 2012, le groupe avait pris le contrôle de Precision Planting, un fournisseur de logiciels et de matériels destinés à aider les agriculteurs à semer et à analyser les données.] Le mois suivant, la coopérative agricole Land O’Lakes achetait le spécialiste [toulousain] de l’imagerie par satellite Geosys. De son côté, DuPont a annoncé en février le lancement d’un partenariat avec la société DTN/The Progressive Farmer, qui permettra au géant américain de fournir en temps réel des informations sur le climat et le marché à ses clients. Dans l’Iowa, David Nelson teste FieldScripts depuis trois ans.

Après avoir analysé la cartographie des engrais réalisée par l’agriculteur et des échantillons du sol, le système a repéré des nutriments dans une parcelle naguère utilisée comme pâturage. Il a en outre précisé que la terre pouvait supporter une forte densité de semis, ce qui a permis d’augmenter le rendement de 0,5 à 0,7 tonne par hectare. Résultat : David Nelson a gagné entre 84 et 126 dollars de plus par hectare. “Nous poussons chaque acre au maximum de son potentiel”, se félicite-t-il.

Méfiance

Mais certains de ses confrères hésitent. L’American Farm Bureau Federation, une organisation professionnelle, met en garde ses membres : les marchands de semences qui vantent les performances de leurs produits d’aide à la décision ont tout intérêt à convaincre les agriculteurs de semer davantage. Dans le Minnesota, Jerry Demmer songe à s’y mettre mais s’inquiète de savoir qui contrôlera les informations collectées. “Ce sont nos données, explique-t-il, mais je ne sais pas trop comment nous allons les protéger.” Cette méfiance s’explique notamment par l’augmentation des prix des semences au cours des quinze dernières années, période où le secteur a connu une forte concentration. A eux deux, Monsanto et DuPont contrôlent désormais 70 % du marché des semences de maïs aux Etats-Unis.

L’an dernier, les cultivateurs ont dû débourser 292 dollars par hectare de maïs, soit une augmentation de 166 % par rapport à 2005 (à prix constants), estime l’université Purdue. Mais d’après Robert Fraley, directeur de la technologie de Monsanto, les données collectées par FieldScripts ne devraient pas constituer un facteur “très important” dans la fixation du prix des semences. Certains craignent par ailleurs que leurs données soient utilisées par leurs concurrents. Des informations relatives au rendement d’une parcelle pourraient faire grimper le prix de la terre. D’autres redoutent que les traders de Wall Street se servent des données pour spéculer sur les contrats négociés sur les marchés à terme agricoles. Si leurs paris faisaient baisser le prix des contrats en début de saison, les bénéfices des cultivateurs pourraient chuter.

Pour l’instant, il n’existe toutefois pas d’exemple connu de détournement des données, et Monsanto comme DuPont assurent ne pas avoir l’intention de les commercialiser. Dans l’Indiana, Kip Tom teste gratuitement le système de Monsanto sur ses 8 100 hectares, depuis trois ans, et commencera à payer cette année. “Je ne planterai plus une acre sans ce truc”, assure-t-il. Mais il surveille de très près le flux des informations qui entrent et sortent de son exploitation. L’année dernière, il a débranché un câble qui, dans l’une de ses moissonneuses-batteuses, récupérait les données de son logiciel pendant qu’il récoltait le maïs.

Certains agriculteurs envisagent de recueillir et de traiter leurs informations eux-mêmes de façon à pouvoir décider lesquelles vendre et à quel prix. D’autres s’associent à de petites sociétés qui tentent d’empêcher les géants de l’agro-industrie de dominer le secteur de l’agriculture connectée. Selon Steve Cubbage, propriétaire de Prime Meridian, une petite entreprise du Missouri, être indépendant des semenciers, des constructeurs de machines agricoles et de l’industrie chimique le rend “plus crédible” aux yeux de ses clients. Une centaine de cultivateurs utilisent déjà son service de semis de précision et ce nombre devrait “exploser au cours des prochaines années”.

Prime Meridian est en train de mettre au point un système de stockage des informations fournies par chaque exploitation dans un dispositif decloud computing [serveurs distants] auquel seuls des intervenants extérieurs approuvés par l’agriculteur auront accès. Pour dissiper toutes les inquiétudes, en janvier Monsanto s’est déclaré favorable à l’instauration de normes encadrant la gestion des informations. Le groupe souhaite créer une banque de données gratuite en ligne où les agriculteurs pourront entrer leurs informations, des rendements aux dates de semis. Monsanto assure qu’il n’y accédera pas sans l’autorisation expresse des cultivateurs.

 

Jacob Bunge