Les ados et la télévision : « Non merci, je vais sur l’ordi »

Article tiré du journal Le Monde.

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« Non merci, je vais sur l’ordi. »

Il fut une époque, pas si lointaine, où les parents s’agaçaient du temps passé par leur adolescent devant la télévision. Désormais, s’ils lui proposent une soirée film en famille, ils ont de bonnes chances de s’entendre répondre : « Non merci, je vais sur l’ordi. » Leur télé, les ados se la concoctent eux-mêmes sur Internet. Directeurs de leurs propres programmes.

Depuis quelques mois, un basculement s’est effectué. Les jeunes consacrent davantage de leur temps à Internet qu’à la télévision. Chaque semaine, les 13-19 ans passent 13 h 30 sur le Web contre 11 h 15 devant la télé, chiffrait l’Ipsos en janvier. L’écart entre les deux pratiques s’accentue rapidement, selon les spécialistes médias de cet institut de sondage : inférieur à une heure en 2012, il dépasse les deux heures cette année.

Que font les ados sur le Net ? Ils fréquentent les réseaux sociaux. Ecoutent de la musique. Et, de plus en plus, regardent des vidéos sur les sites de téléchargement et de streaming gratuits et illégaux, sur les sites de rattrapage des chaînes de télévision, mais surtout sur You Tube, la plate-forme Internet de partage de vidéos née en 2005, aujourd’hui propriété de Google – ainsi que, dans une moindre mesure, sur son équivalent français, Dailymotion.

Jouer puis regarder jouer

Une « Génération You Tube » : l’expression, qui vaut constat, émane d’un des dirigeants du groupe France Télévisions. Selon l’Ipsos, 80 % des 13-19 ans fréquentent un site de partage vidéo. Dans la cour du collège ou du lycée, les conversations tournent autour des dernières pépites qu’on y a découvertes la veille au soir, et que l’on s’empresse de revoir en groupe, sur smartphone. Les parents connaissent souvent ces plates-formes mais ignorent tout de la télévision sur mesure que se créent leurs enfants à partir des milliards d’heures de vidéos qui y sont disponibles.

Une poignée d’élèves de seconde et de première a accepté de nous faire passer de l’autre côté de son écran d’ordinateur. Premier enseignement : dans cet univers d’une richesse de contenus infinie, la consommation d’images relève en partie d’un cheminement aléatoire, une vidéo en appelant une autre. « Je me balade », résume Félix, un Parisien de 16 ans qui entrera l’an prochain en 1re L dans un lycée du 19e arrondissement. « Je regarde les vidéos « Les plus vues ». Des tutoriels pour apprendre à fabriquer des trucs, à jouer un morceau de guitare. Des vidéos d’humour. Des vidéos de jeux vidéo… » Côté garçons, la thématique des jeux vidéo semble compter pour beaucoup dans la consommation YouTube. Dans sa chambre, Jules, 15 ans, qui vit dans les Hauts-de-Seine, partage son temps libre entre une télévision uniquement dédiée à sa PlayStation et un ordinateur portable sur lequel il regarde « des vidéos de jeux vidéo », postées par des YouTubers, des producteurs d’images comme Diablox9 (jusqu’à 4,2 millions de vues par vidéo).

Jouer puis encore regarder jouer. Jules nous initie aux « Let’s play », ces vidéos mises en ligne par « des YouTubers qui commentent leurs propres parties en prenant des voix de dessins animés, ou en hurlant, c’est super drôle… » Au « e-gaming », ces parties de haut vol commentées par d’autres, à la manière de matchs de football. Aux tutoriels, qui apprennent à négocier les passages de jeu les plus délicats. Aux parodies de musiques de jeux vidéo (Assassin’s creed, 35 millions de vues). Aux analyses caustiques de jeux totalement dépassés (Le Joueur du grenier, 1,3 million d’abonnés). Les déclinaisons semblent infinies.

Le petit écran dépassé ?

Nicolas, dans la même classe de seconde que Jules cette année, apprécie aussi les vidéos de foot, « les plus beaux gestes de tel joueur, en musique. » Mieux que les matchs à télé ? « Je fais toujours autre chose. Et là, il n’y a pas de blabla. » Et il « regarde de la musique », même si l’image se limite souvent à un plan fixe sur la pochette du disque. « L’accès est rapide, gratuit et illimité, contrairement à Deezer. » Les filles que nous avons sollicitées partagent cet usage musical de YouTube, et le goût de ces vidéos humoristiques françaises ou américaines où les jeunes se racontent sur le mode de l’autodérision : Norman, Cyprien, Hugo tout seul, Very bad blagues, Studio bagel, Smosh (dix millions d’abonnés).

Léonore, 16 ans, qui vit à Rouen (Seine-Maritime), ajoute à cette liste des tutoriels de dessin et de coiffure. « Mes copines y vont pour le maquillage, aussi. » Manon, d’un an plus âgée, pousse sa passion des séries américaines (vues sur les sites de streaming) jusqu’à en retrouver les meilleurs moments « compilés et mis en musique par des fans » sur You Tube et Dailymotion. Sites sur lesquels elle picore aussi des mangas animés ainsi que les bonnes séquences du concours de chant de TF1, « The Voice ».

« C’est une autre façon de regarder la télévision », analyse Monique Dagnaud, sociologue à l’Ehess. Les extraits de fictions, d’émissions de téléréalité ou d’information « font l’objet d’une réappropriation ». « Ils sont transformés, commentés, pastichés, échangés avec commentaires, dans une utilisation plus ludique, plus interactive, plus rapide. »

Cette observatrice de la culture des jeunes sait combien les enfants du numérique mobile sont habitués à accéder quand ils veulent, où ils veulent, aux images et au son. « La télé, avec sa programmation rigide, ses rituels, ne correspond pas à leurs modes de fonctionnement. » Le petit écran, confirme le Crédoc, qui étudie nos conditions de vie, « n’est plus du tout en adéquation avec la culture dans laquelle a grandi depuis quinze ans cette génération où tous, quels que soient les milieux sociaux, sont équipés d’ordinateurs et habitués à l’immédiateté, à ce qu’Internet satisfasse le désir à peine exprimé. »

Autrement dit par Félix : « Le principe de la télé, ça me gave un peu. Le fait de se mettre devant à une certaine heure alors qu’on a d’autres trucs à faire… Si on arrive en retard, on manque le début. YouTube, c’est carrément différent. Et on peut partager ce qu’on aime sur Facebook. » Ces plates-formes vidéo, qui tiennent aussi du réseau social, offrent des contenus plus transgressifs qu’à la télé, débarrassés de la publicité (que l’on court-circuite au bout de trois secondes ou bloque avec un logiciel), superposables (une musique en arrière-plan, on consulte d’autres vidéos), interactifs surtout… Alexandre, 16 ans, lycéen de Chilly-Mazarin (Essonne), adore rédiger des commentaires lors des parties de jeux vidéo diffusées en direct (les « live »). « S’il n’y a pas trop de monde, le joueur te répond dans sa vidéo, c’est marrant. »

Le temps passé par les ados devant la télévision, pourtant, ne diminue pas, insiste Médiamétrie. « Les responsables des chaînes télé privées veulent croire que les temps d’écran s’additionnent « , commente Eric Scherer, directeur de la prospective à France Télévisions. Lui dit refuser ce déni, constate qu’Internet est un média qui absorbe tout, et que monte la concurrence avec YouTube, désormais deuxième moteur de recherche aux Etats-Unis après Google. « Il y a bien un désengagement vis-à-vis de la télé de cette génération qu’on nomme « C » comme connectée, ou « millénium », ou « mobile native ». Or aucun média n’a survécu à la désaffection des moins de 25 ans. » Jamais, croit-il, ces jeunes-là ne reviendront devant le programme du soir, sur le canapé, à 20 h 30. D’où l’absolue nécessité, pour la télé, de se réinventer.

 

Pascale Krémer