Le design thinking à la conquête de l’Hexagone

Article tiré du journal Le Monde.

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La « d. school » de l’université Stanford (Californie), haut lieu de la formation au concept de design thinking.

Le « design thinking », vous connaissez forcément. D’ailleurs, vous avez au moins sur vous un produit né de cette démarche censée produire des réalisations « désirables par le consommateur, même s’il n’aurait jamais exprimé clairement un tel vœu, réalisables techniquement et viables économiquement », résume Véronique Hillen, directrice du département Génie industriel à l’Ecole des ponts.

Vous pensez tout de suite à votre smartphone ! Et effectivement, il est né de cette approche globale qui concerne les objets, les services, voire l’organisation de logiciels et même de politiques publiques.

Le design thinking est une culture née dans la Silicon Valley, au milieu des années 2000 promue par l’ingénieur David Kelley et le designer Tim Brown à la tête de l’agence de créativité Ideo.

Même si Bruce Nussbaum, un autre pape du concept, estime cette approche désormais dépassée, notre goût pour le bel objet et l’approche globalisée laisse un peu d’avenir à cette manière de penser qui gagne l’enseignement supérieur français à grande vitesse.

A la rentrée va s’ouvrir une toute nouvelle école baptisée « Paris-Est d. school », à Marne-la-Vallée. Une structure qui s’inspire directement de la « d. school » de l’université de Stanford (Californie), haut lieu de la formation à ce concept. C’est Mme Hillen qui en prendra la tête. Déjà, de nombreuses écoles d’arts, comme celles de Saint-Etienne, de Nantes, de Valenciennes (Nord), ou l’école privée Strate Collège de Sèvres (Haut-de-Seine), développent ces pédagogies collaboratives et transdisciplinaires en nouant des partenariats avec des écoles de commerce et d’ingénieurs.

Coopération

Le design thinking impose en effet de faire coopérer des ingénieurs, pour la technique ; des spécialistes des sciences humaines, sociologues, anthropologues, philosophes pour réfléchir sur les usages des consommateurs et de la société ; des designers qui se mettent à la place de l’utilisateur futur ; des économistes ; des spécialistes du marketing…

A Lyon, l’école de management EM Lyon et l’Ecole centrale ont créé un double diplôme d’entrepreneuriat, appelé Idea, selon des méthodes inspirées du design. Depuis trois ans, l’Ecole des ponts ; l’Esiee (Ecole d’ingénieurs de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris) ; l’Ecole des ingénieurs de la Ville de Paris ; l’école d’architecture et l’université de Marne-la-Vallée se sont associées pour proposer un cursus d’un an consacré au design thinking à leurs étudiants en master.

L’apprentissage par la pratique – « learning by doing » – y est central. Les étudiants doivent, par petits groupes, résoudre un problème réel, posé par une entreprise partenaire. Cela va de la création d’un réfrigérateur compact, à une fontaine à eau ou à l’aéroport du futur, en passant par la salle de bains pour senior.

« Après une phase d’observation et de mise en situation, dans le contexte réel, je mets en scène l’équipe dans un lieu convivial, avec cuisine et canapés, et les étudiants doivent, avec un esprit d’explorateur, embarquer dans le même bateau, vers un lieu qu’ils ne connaissent pas », raconte Mme Hillen.

« La consigne est de passer très vite à des prototypes en carton, plastique ou mousse, dans un atelier de bricolage qu’ils doivent pouvoir atteindre en moins de sept secondes – la « seven seconds shop » – depuis leur salle de travail, elle-même conçue comme un lieu convivial et à vivre. Car il est très important de passer immédiatement à l’action, de ne pas en rester à l’idée vague, un défaut bien français », juge-t-elle.

Le deuxième programme se déroule à la fois à Stanford et à Paris, avec deux équipes de quatre élèves qui se rencontrent trois fois dans l’année. « Lorsque les étudiants sont suffisamment sous tension et ne pensent plus qu’à résoudre leur problème, alors tout les inspire, prendre le train, manger, et je sais que c’est gagné. C’est en ne cherchant pas à tout prix les résultats que l’on trouve », confie Mme Hillen.

Son initiative est financée par les investissements d’avenir (Initiatives d’excellence liées au Grand Emprunt) et l’Agence nationale pour la recherche, et est reconnue comme une formation innovante. Selon Mme Hillen, près de la moitié des projets aboutissent à un objet mis en fabrication. Un exemple ? Ce vélo conçu pour les pays pauvres et qui permet d’aller chercher de l’eau et de la filtrer en route.

Impulsé par Jack Lang

La demande des étudiants est importante. Et le privé se lance également. A Nice, Maurille Larivière, ancien directeur du Strate Collège, Patrick Le Quément, ex-responsable du design chez Renault, et Marc Van Peteghem, architecte naval de renom, vont ouvrir, en 2014 à Nice, une nouvelle école pour former des spécialistes de l’éco-conception, appelée « Sustainable Design School », ou « école de l’innovation et du design durable au service de l’homme ».

Il s’agira de plancher sur des projets réels, à la demande d’entreprises partenaires, dans tous les domaines du développement durable, qu’il s’agisse des économies d’énergie, de la mobilité, du transport doux, du recyclage des déchets ou de la recyclabilité des produits pensée dès leur conception…

L’école qui s’inscrit dans le réseau Cumulus, fédérant 187 écoles de design de par le monde, sera installée dans l’Eco-Vallée du Var. Ses promotions d’une trentaine d’élèves devraient être ouvertes à l’international et multiculturelles.

La France des grandes écoles et de l’université a une histoire compliquée avec ce concept qui met à mal nos traditionnelles divisions entre disciplines. Pour que cette nouvelle venue trouve sa place, il aura fallu attendre. « Les pouvoirs publics français, après plus de trois décennies de relatif désintérêt, se préoccupent à nouveau de design », se félicite Alain Cadix, ancien directeur de l’Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI-Les Ateliers), aujourd’hui chargé par la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, de proposer une politique du design, en France.

La première impulsion des pouvoirs publics sur ce secteur remonte au passage de Jack Lang au ministère de la culture. C’est en 1982 qu’est née l’ENSCI, qui a été précurseur au plan pédagogique et d’où sont sortis de grands designers. Sans cette école, pas de Vélib’, puisque c’est Patrick Jouin (ex-élève) qui en est le père.

Elle est, entre autres, associée au Conservatoire national des arts et métiers et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales dans le pôle de recherche héSam. Avec retard mais engouement, la France fonce vers l’aventure.

 

Isabelle Rey-Lefebvre