Le mobile, moyen de paiement en vogue en Afrique

Article tiré du journal The Globe and Mail, traduit par Courrier International.

Pick a Brain │ For your help!
Dessin paru dans The Economist, Londres

Quand il arrive à une station-service pour faire le plein, Barkhad Dahir ne sort pas de sa voiture.

Il tapote quelques touches sur son téléphone et en deux temps trois mouvements il a payé son carburant. C’est de cette manière qu’il règle quasiment tous ses achats : les courses au supermarché, quelques oranges au marché, le cirage de ses chaussures dans la rue, un thé au lait très sucré dans un café et même, s’il le souhaite, assez de qat – une drogue douce consommée par de nombreux Somaliens – pour tout l’après-midi. “Ici, tout le monde a sa banque dans la poche, accessible facilement et sans aucune restriction, affirme fièrement ce journaliste local. On peut même payer ses factures de son lit.”

Nous sommes à Hargeisa, la capitale du Somaliland [cette région située dans le nord-ouest de la Somalie a fait sécession et a proclamé son indépendance vis-à-vis de Mogadiscio en 1991, sans obtenir de reconnaissance internationale pour le moment]. C’est l’une des régions les plus pauvres d’Afrique. Le taux d’analphabétisme est élevé et les banques traditionnelles sont quasiment inexistantes. Mais une révolution au sein de la téléphonie mobile a permis de créer un système bancaire électronique et informel plus efficace et plus pratique que n’importe quel service proposé au Canada.

Dans les villes du Somaliland, on est déjà dans le futur : il y a de moins en moins d’espèces en circulation, les cartes de paiement sont inutiles et les achats quotidiens sont rapides et numériques. Presque tous les commerçants, y compris les vendeurs ambulants, acceptent les paiements par téléphone mobile.

Cette innovation pourrait transformer le continent. C’est en Afrique que le recours à l’argent mobile est le plus courant, et cette tendance s’accélère. Dans des pays comme le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda, les comptes d’argent mobile sont désormais bien plus répandus que les comptes bancaires. Plus de 17 millions de Kényans (les deux tiers de la population adulte) ont recours à ce type de service.

Le Somaliland, quant à lui, a l’un des taux de transactions numériques les plus élevés au monde. La plupart sont effectuées grâce à Zaad, un service proposé par la principale société de télécommunications, Telesom. En 2012, un sondage a révélé que le consommateur moyen effectuait 34 transactions par mois – un chiffre plus élevé que presque n’importe où dans le monde. “Je n’ai même plus d’argent sur moi”, affirme Adan Abokor, universitaire et militant pour la démocratie au Somaliland.

“Je n’ai pas vu de billets ou de pièces depuis longtemps. Même les petits paiements, pour un ticket de bus par exemple, peuvent être effectués avec Zaad. Quand mes enfants sont à l’école et qu’ils veulent un sandwich, je règle la note avec Zaad. C’est immédiat – pas besoin d’attendre ou de compter sa monnaie.”

Le système est incroyablement simple et sécurisé. Les abonnés font de temps en temps un versement forfaitaire à Telesom, puis ils se servent du solde pour payer les commerçants. Pour régler un achat, ils appellent un numéro à trois chiffres, tapent un code secret à quatre chiffres, puis ils saisissent le numéro Zaad du marchand et la somme à régler. Tous les commerçants – y compris les vendeurs ambulants – affichent leur numéro Zaad bien en évidence. En quelques instants, le client et le marchand reçoivent chacun un SMS confirmant que la transaction a été exécutée avec succès.

L’argent mobile a aussi radicalement réduit les coûts liés à la criminalité et à la sécurité, tant pour les consommateurs que pour les entreprises privées ou les administrations publiques. La filiale de Coca-Cola au Somaliland, par exemple, est la seule d’Afrique qui fonctionne sans espèces. Environ 80 % des ventes aux détaillants sont effectuées grâce à Zaad et le reste se fait par virement bancaire électronique.

De nombreuses sociétés se servent aussi de ce système pour verser les salaires de leurs employés. “Cela facilite la vie de notre personnel”, confie Khader Aden Hussein. Ce directeur général de l’Ambassador Hoteld’Hargeisa paie ses 300 salariés et presque la moitié de ses fournisseurs de cette façon. Sur les 3,5 millions d’habitants du Somaliland, plus de 500 000 sont abonnés à Telesom et plus de la moitié d’entre eux adhèrent à Zaad. Ces systèmes sont nés de la forte dépendance financière du Somaliland envers les sommes versées par les Somaliens travaillant à l’étranger – on estime qu’ils envoient l’équivalent de 1 milliard de dollars par an vers leur pays d’origine.

Ces transferts de fonds sont de plus en plus souvent dématérialisés. Et l’argent mobile est évidemment la suite logique de ce phénomène.

Mais il y a d’autres facteurs qui ont favorisé l’essor extrêmement rapide de l’argent mobile dans cette région : la réglementation laxiste dans le secteur des télécommunications a stimulé l’innovation ; la faiblesse de la monnaie locale a fait naître une économie reposant sur le dollar (c’est dans cette devise que se font les échanges sur Zaad). Enfin, les facteurs liés à la culture somalienne ont aussi joué un rôle. “La société somalienne repose sur une tradition orale, tout le monde a donc besoin d’un téléphone mobile”, résume Adan Abokor.

 

Geoffrey York