Des salariés d’appoint… dans le cloud

Extraits d’article tiré du magazine The Economist, traduit par Courrier International.

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Illustration de Marc Martin, Australie

Pour effectuer la traduction de l’anglais vers l’espagnol d’une vidéo de vingt-deux minutes dans des délais serrés, l’agence new-yorkaise spécialisée 7Brands Global Content propose un devis à “environ 1 500 dollars”.

Ce tarif est conforme aux pratiques du secteur sur le marché américain. Il n’y a pas si longtemps, le client n’avait pas d’autre choix que d’accepter le prix local. Mais, aujourd’hui, tous ceux qui cherchent un traducteur pour ce genre de tâche sont désormais à un clic d’une foule de professionnels qui, mis en concurrence, proposent des tarifs largement inférieurs.

La demande de traduction de cette vidéo a également été publiée sur elance.com et odesk.com, les deux talent exchanges [bourses aux talents] les plus actifs du moment. Sur elance.com, elle a rapidement suscité 25 offres venues de 15 pays. La moitié de ces ­candidats n’ont aucune expérience, ce qui laisse ­perplexe à propos de la qualité finale de leur travail – en particulier dans le cas de cet Uruguayen qui s’engage à “traduire votre interview à la pairfection [sic]”. Mais d’autres ont l’air compétents. A en croire son profil sur Elance, “oswaldo g”, installé en Colombie, a déjà réalisé 31 missions, pour une rémunération totale de 4 193 dollars, et il affiche un taux de satisfaction de 4,9 sur 5. Il a aussi pour atout un devis à 16,44 dollars l’heure. Alléchant, donc, mais moins que les cinq propositions récoltées sur Odesk (dont trois de la part de candidats affichant une cote “5 étoiles”), en provenance d’Argentine, du Brésil, d’Indonésie, du Mexique et des Philippines. Leurs tarifs s’échelonnent entre 22,22 et 33,33 dollars pour l’ensemble de la traduction.

Cette différence de prix spectaculaire explique en partie le succès fulgurant de ces plateformes. L’année dernière, la valeur de cet genre de travail en ligne a dépassé pour la première fois le milliard de dollars ; elle devrait doubler en 2014 et atteindre 5 milliards à l’horizon 2018, estime Staffing Industry Analysts, un cabinet spécialisé dans “l’emploi atypique” [c’est-à-dire occasionnel : intérim, CDD, travail indépendant, missions…].

Cartes de restaurant

Odesk a joué les entremetteurs pour 35 millions d’heures de travail en 2012 (soit 50 % de plus qu’en 2011), réparties sur 1,5 million de prestations, pour un coût total, côté employeurs, de 360 millions de dollars. Chez Elance, le volume des rémunérations a grimpé de 40 % en 2012 et dépassé 200 millions de dollars. Les deux sites revendiquent des chiffres assez proches, aussi bien en termes d’entreprises clientes (tout juste au-dessus de 500 000) que de free-lances inscrits (3 millions sur Odesk, contre 2,5 millions chez Elance).

L’exemple de Marc Piette, l’un des fondateurs de Locu, une start-up qui publie des contenus en ligne, notamment des cartes de restaurants, illustre ce phénomène. Chaque jour, sa société complète ses 20 salariés à plein temps par 300 à 600 “Odeskers”. La plateforme lui apporte une aide précieuse, grâce à des outils qui lui permettent d’embaucher 50 personnes simultanément.

Il ne s’agit jamais de tâches très complexes (par exemple, examiner les cartes pour vérifier que l’algorithme de Locu a bien distingué les entrées des ­desserts) ; mais elles sont cependant trop compliquées, juge Marc Piette, pour être traitées via Mechanical Turk, le site d’Amazon sur lequel des particuliers se proposent pour des “microtâches” du type vérification d’adresses Internet.

Commissions

Freelancer.com, numéro trois des plateformes du genre, assume ­fièrement ses prix planchers : s’il affiche plus de 7 millions de travailleurs inscrits, la valeur totale de ses transactions est bien inférieure à celle de ses principaux concurrents. En mars, rev.com, lancé par d’anciens employés d’Odesk, est à son tour entré sur ce marché. Chaque poids lourd du secteur a son modèle de gestion bien spécifique. Odesk se contente d’une commission sur les missions menées à bien. Elance fait aussi payer aux travailleurs des suppléments pour certains services proposés en sus. Les deux plateformes s’efforcent d’améliorer leur système d’évaluation et de s’assurer que la personne qui a accepté un job ne le sous-traite pas à une autre, peut-être moins compétente – “ce qui reste le principal risque”, admet Marc Piette.

Les utilisateurs d’Odesk apprécient particulièrement sa gestion des paiements jusque dans les contrées les plus exotiques, et sa prise en charge totale des risques d’impayés. La plateforme permet aussi de contrôler que le travail est bien effectué au moment annoncé, en prenant de temps à autre des photos du free-lance et de son écran.

Ces bourses aux talents n’offrent pas que du travail ponctuel, elles sont l’occasion pour certains de monter leur affaire. En 2009 à Dallas, Josh Warren a ainsi commencé à travailler, via Odesk, pour des sites de commerce en ligne qui le rémunéraient 15 dollars l’heure. Bien vite, son revenu horaire est passé à 125 dollars, et sa charge de travail est devenue trop importante. En 2010, il a donc recruté, toujours sur Odesk, un collègue polonais, qui dirige aujourd’hui la branche à Poznan de creatuity.com, la société de services Internet fondée par l’Américain. Ce dernier emploie aujourd’hui 23 personnes et réalise un chiffre d’affaires qui dépasse le million de dollars, avec des clients aux Etats-Unis, en Australie, en Grande-Bretagne et même en Inde.

L’impact de ces plateformes sur la main-d’œuvre dans le monde fait débat. Il est évident qu’elles tirent profit du développement du travail en free-lance ou en contrat temporaire : selon la définition retenue, 20 % à 33 % des Américains sont aujourd’hui free-lance, indépendants ou intérimaires, contre 6 % en 1989, estime le cabinet de consultants Accenture. Mais le milliard de dollars de transactions passées par ces sites en 2012 ne représente que 0,33 % des 300 milliards versés dans le monde entier à tous ces “employés atypiques” : autant dire que ces bourses aux talents ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan. Il n’en reste pas moins que leurs utilisateurs semblent satisfaits, d’où la rapide augmentation du nombre d’inscrits.

Naturellement, le type de missions que l’on peut confier à ces plateformes est limité. Pour l’heure, la plupart des travaux proposés sur Odesk et Elance nécessitent des compétences informatiques : les plus demandées l’année dernière sur Odesk portaient sur la programmation web et les applications mobiles. Mais la gamme est de plus en plus variée, assure Gary Swart, son PDG. En 2007, 90 % de la valeur des prestations correspondaient à quatre catégories de tâches. En 2012, le nombre de catégories est passé à 35, avec une forte progression de la gestion de projet, de la traduction et de la rédaction.

Maçons et plombiers

L’offre se ­développe même pour des tâches impossibles à assumer à distance, comme le bricolage ou les services de proximité. Ratedpeople.com et mybuilder.com sont par exemple ­spécialisés dans les métiers d’artisans comme maçon, plombier ou chauffeur. Les candidats n’ont même pas besoin de compétences ­spécifiques pour trouver des missions près de chez eux. Taskrabbit.com, un site spécialisé dans les petits boulots du type courses alimentaires, montage de meubles Ikea ou livraison (au tarif forfaitaire de 10 dollars), rencontre un franc succès : il couvre déjà neuf grandes villes américaines et devrait bientôt arriver à Londres. C’est une bonne nouvelle pour les employeurs comme pour ceux qui cherchent du travail, mais reste à savoir si les sites eux-mêmes y trouveront leur compte.

Selon leurs détracteurs, ces plateformes tirent les salaires vers le bas dans les pays riches en transférant le travail vers les pays pauvres. Chez Elance et Odesk, pourtant, on assure que les flux circulent dans les deux sens. Ainsi, Elance compte 716 000 travailleurs inscrits aux Etats-Unis, soit deux fois plus qu’en Inde. Et, l’an dernier, sur Odesk, l’Amérique était certes le premier employeur et l’Inde le numéro un pour les rémunérations perçues ; toutefois, le troisième plus gros volume de rémunérations n’était pas concentré dans un pays en développement, mais bien aux Etats-Unis. De plus, les free-lances qui commencent à travailler pour pas cher évoluent rapidement : grâce au système d’évaluation, la rémunération horaire des travailleurs d’Odesk augmente en moyenne de 60 % la première année et d’environ 190 % au bout de trois ans.