L’unité de temps, la monnaie en vogue

Extraits d’un article du magazine The Economist, traduit par Courrier International.

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Les minutes de communication mobile prépayées servent de monnaie.

En Afrique, l’argent mobile se décline sous différentes formes. La plus élaborée, représentée par des services comme M-Pesa au Kenya, permet aux titulaires de comptes d’effectuer entre eux des transferts d’argent via leur téléphone portable [il suffit d’envoyer un SMS contenant un code secret qui permet de retirer la somme convenue en liquide, soit dans un bureau de l’opérateur, soit dans un distributeur automatique].

Malgré leur popularité, ces services n’ont pas entravé le développement d’un autre type, plus ancien, d’argent mobile : l’utilisation des unités de communication prépayées comme une monnaie de facto, que l’on peut transférer entre téléphones, échanger contre des espèces auprès des loueurs de téléphones ou troquer contre des biens et services. Cette pratique est particulièrement facile en Côte d’Ivoire, en Egypte, au Ghana et en Ouganda, indique Chris Chan, de Tranglo, société malaise spécialisée dans ce domaine.

A la différence de l’argent mobile, la valeur du temps de communication ne dépend pas directement de la stabilité d’un gouvernement ou de sa capacité à maîtriser l’inflation. Alors que, pour ouvrir un compte d’argent mobile, il faut attendre plusieurs jours après avoir présenté ses papiers d’identité, il est possible d’acheter et d’envoyer du temps de communication immédiatement et de manière anonyme. Comme nombre de sociétés de télécommunications transfèrent gratuitement les minutes sur l’ensemble d’un territoire national, c’est un moyen particulièrement adapté au règlement des petites dettes. Au Zimbabwe, le dollar américain a largement remplacé la monnaie locale, qui a été balayée par l’hyperinflation [son usage a été officiellement abandonné en 2009]. “Mais les pièces américaines sont tellement rares que pratiquement tout le monde les remplace par du temps de communication”, constate Oswell Binha, président de la Chambre de commerce nationale du Zimbabwe à Harare. Les commerçants qui rendent la monnaie en minutes de communication plutôt qu’avec “des bonbons en chocolat” disposent d’un avantage sur leurs concurrents, ajoute-t-il. Yo! Time, une jeune entreprise de Harare qui simplifie ce type de paiement, traite plus de 9 000 transactions par jour, contre seulement 2 000 il y a six mois.

L’utilisation du temps de communication est aussi favorisée par la facilité croissante des envois de minutes à l’étranger. Par exemple, Ezetop, une société irlandaise, en vend pour le compte de 238 sociétés de télécoms via Internet, les SMS et 450 000 boutiques dans 20 pays. La valeur des transferts internationaux de temps de communication a doublé, passant de 350 millions de dollars en 2011 à 700 millions en 2012, indique le cabinet de conseil Berg Insight.

Certains s’en inquiètent. Comme le relève un cadre du secteur, les opérateurs de réseau “émettent leur propre monnaie”, dont ils fixent le taux de change. Cette situation n’est en général pas du goût des banques centrales. D’autres craignent que des bandes criminelles et des mouvements extrémistes n’utilisent cet outil pour transférer de l’argent clandestinement. Certains achètent effectivement des cartes de rechargement dans un pays pour vendre les minutes de communication dans un autre, affirme un responsable du Groupe d’action financière (Gafi). Cet organisme intergouvernemental a examiné une cinquantaine de transactions “suspectes” de temps de communication depuis deux ans et compte faire de nouvelles recommandations début 2013. Il demandera probablement aux Etats et aux entreprises de fixer des règles permettant de recueillir plus d’informations sur les acheteurs et les vendeurs. Et les plafonds de transfert seront probablement abaissés.