Les bibliothèques se réinventent

Extraits d’un article du Wall Street Journal, traduit par Courrier International.

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Dessin de Cost paru dans Le Soir, Bruxelles.

Protégé par un tablier noir, la tête couverte d’une casquette de base-ball, l’homme scie l’articulation de la patte arrière d’un porc de 60 kilos. Il détache le membre d’un coup sec sous les yeux d’Alex Pope, son patron, qui reste de marbre. Nous sommes à la Central Resource Library, une bibliothèque d’Overland Park, dans le Kansas. “Le crac a été plutôt audible, approuve M. Pope. On aime bien commencer comme ça, ça fait toujours son petit effet.” M. Pope, le propriétaire de Local Pig, une boucherie des environs de Kansas City, dans le Missouri, orchestre une démonstration de débitage de porc devant une centaine de personnes, dans le cadre d’un évènement intitulé Livres et Bouchers. “Si on peut débiter un porc dans une bibliothèque, alors des tas d’autres choses deviennent possibles”, déclare Sean Casserley, le nouveau responsable des lieux.

C’est lui qui a eu l’idée de l’évènement. Ce qui nous mène à la question suivante : avez-vous franchi le seuil d’une bibliothèque dernièrement ? A l’heure où les gens recourent à des moteurs de recherche plutôt qu’à des ouvrages de référence et téléchargent des romans sur leur tablette Kindle ou leur iPad, certaines bibliothèques publiques doivent prendre des mesures extrêmes pour rester dans le coup. Cours de danse zumba, stages de paysagisme, conseils pour ses achats de vacances, démonstration du travail de la forge ou de la pêche à la mouche… Une bibliothèque de Joliet, dans l’Illinois, a même organisé l’été dernier une journée Star Wars, avec jeux pour les enfants, bénévoles déguisés en soldats de l’Empire et reconstitution de la célèbre cantina de Mos Eisley [théâtre d’une scène mythique dans le premier des films de George Lucas, sorti en 1977].

Nous sommes vendredi, à la bibliothèque publique de Des Plaines, dans l’Illinois. Ann Kuta, 67 ans, secrétaire en retraite, balance le bras vers l’avant et fixe intensément un écran géant où une boule de bowling virtuelle parcourt la piste avant de faire tomber des quilles tout aussi virtuelles. Ann Kuta brandit les poings sous les acclamations d’une dizaine de personnes âgées. Elle est une figure incontournable des compétitions de bowling sur console Nintendo Wii que la bibliothèque organise tous les quinze jours pour les seniors. Elle vient de gagner un trophée au terme de deux parties sans fautes. “J’ai eu des hauts et des bas, mais j’essaie toujours de penser à mettre mes chaussures porte-bonheur”, explique-t-elle en désignant ses Keds blanches. Outre les livres ordinaires, les livres électroniques, les CD et les DVD, certaines bibliothèques prêtent aussi désormais des télescopes, des instruments de musique et des compteurs électriques. La bibliothèque publique de Berkeley, en Californie, qui propose depuis longtemps des outils, comme des scies et des marteaux-piqueurs, est en train d’élargir sa sélection devant l’intérêt croissant des usagers. “Les gens arrivent, prennent des livres ou des films, puis vont faire un saut à la bibliothèque des outils pour emprunter des mèches de perceuse ou du matériel pour préparer les murs”, indique Doug Smith, le directeur adjoint.

Son et lumière

Paul DeGeorge et son frère Joe forment un duo de rock indépendant appelé Harry and the Potters et ils se sont produits près de trois cents fois dans des bibliothèques depuis 2004. Leur répertoire compte des titres comme Voldemort Can’t Stop the Rock [Voldemort n’arrêtera pas le rock] et autres morceaux inspirés de la saga Harry Potter. Les usagers essaient-ils parfois de les faire taire pendant qu’ils se produisent ? “Les usagers ne se plaignent pas directement auprès de nous, mais je suis sûr qu’ils se plaignent auprès des bibliothécaires”, répond Paul DeGeorge. Bill Harmer, le directeur de la bibliothèque de Chelsea, une petite ville du Michigan, s’efforce pour sa part de faire entrer le rire à la bibliothèque. Voilà quelques étés qu’il fait venir des humoristes, qui se produisent sur la pelouse de l’établissement. Il est même en train de mettre sur pied une tournée nationale. Les bibliothèques vont bientôt faire concurrence aux cafés-théâtres. La seule différence, c’est qu’on ne peut ni boire ni fumer”, précise-t-il.

Que les bibliothèques publiques soient des lieux de réunion et proposent des activités non littéraires n’a rien de nouveau. Ceux qui avaient prédit leur fin en sont pour leurs frais, déclare l’historien Wayne Wiegand, professeur honoraire de documentation-information à l’université d’Etat de Floride. Quant au public, manifestement il réagit favorablement à ces nouvelles offres. La participation aux activités des bibliothèques a augmenté de 29 % entre 2004 et 2010, et la fréquentation dans son ensemble s’est également accrue, selon la dernière enquête menée par l’Institute of Museum and Library Services. Certaines personnes, plus “vieille école”, ont des sentiments mitigés vis-à-vis de cette diversification. “J’espère que la bibliothèque ne se transformera pas en une espèce de lieu de rencontre-cours de cuisine, avec des ordinateurs mais pas de livres”, déclare Michael Gorman, ancien président de l’Association des bibliothèques américaines et bibliothécaire honoraire de l’université d’Etat de Californie, à Fresno. M. Casserley confie que certains de ses collaborateurs ont tiqué quand il leur a expliqué que sa mission consistait aussi à étendre les activités de la bibliothèque.

“Vous voulez faire quoi ?” ont-ils demandé. La démonstration de débitage de porc ayant rencontré un succès inespéré, il projette désormais un catalogue de nouvelles activités : apprendre à brasser sa bière, par exemple. Il souhaite que la bibliothèque participe à une course de stock-cars. La voiture de la bibliothèque, qui porterait le nom de l’établissement, serait décorée par des artistes et des enfants, et le chauffeur serait déguisé en personnage littéraire – peut-être le Chat chapeauté [The Cat in the Hat, personnage central d’un livre pour enfants de 1957].

La démonstration de débitage de porc a duré environ deux heures, questions des agriculteurs et des citadins curieux incluses. Au fur et à mesure que son employé découpait la carcasse, M. Pope désignait les parties et les différents produits de charcuterie qu’elles servaient à fabriquer. Quand il a découpé la partie d’où vient le bacon, la foule a fait : ‘Aaaah !’ Ils adorent le bacon”, raconte M. Casserley.

 

Owen Fletcher