Il a inventé le Braille Phone

Article tiré du magazine M Le Monde.

Pick a Brain │ For your help!
Sumit Dagar

Il a posé sur la table un boîtier en plastique translucide sur lequel ont été sommairement sculptées des touches et une molette. Sumit Dagar, 29 ans, l’air d’en avoir dix de moins, présente son « Braille phone ». Un numéro bien rodé qu’il pratique depuis des années auprès des investisseurs potentiels. Il a eu l’idée de ce téléphone portable pour mal voyants alors qu’il étudiait au National Institute of Design de Delhi. Une utopie technologique à laquelle il consacre aujourd’hui ses jours, ses nuits et ses économies. Et qui fait de ce geek discret le représentant idéal d’une jeunesse indienne innovante et connectée qui fascine l’Occident. En dépit de l’aspect encore rudimentaire du prototype, son idée a retenu l’attention de deux prestigieux programmes internationaux. En 2011, il a été désigné conférencier TED (Technology, Entertainment and Design), bénéficiant du réseau tentaculaire de cette organisation qui a pour vocation de propager les idées d’une communauté de penseurs influents et célèbres : de Bill Clinton à l’astrophysicien britannique Stephen Hawking, en passant par les fondateurs de Google, Sergueï Brin et Larry Page. En novembre 2012, Sumit Dagar recevait également à Delhi, devant une salle choisie, composée de chercheurs internationaux et de membres du gouvernement indien, le Prix à l’esprit d’entreprise remis par le département philanthropique de Rolex à cinq jeunes visionnaires. Plus de 40 000 euros pour soutenir le développement de son Braille phone et, là aussi, une visibilité internationale orchestrée par le plan de communication de la marque horlogère, aussi efficace et précis qu’une montre suisse. « L’aide de ces deux institutions m’est absolument essentielle », assure-t-il, depuis ses petits locaux installés au coeur de Delhi. « Les conférences TED m’ont permis de toucher un public international et de faire connaître mon projet. Le prix Rolex, délivré par un jury d’experts, valide l’avancée des recherches et finance la nouvelle phase de développement. C’est aussi, ajoute-t-il, l’opportunité de rencontrer des professionnels qui me guident et me font bénéficier de leur méthodologie. »

Deux programmes occidentaux pour financer et promouvoir un projet indien, qui répond à une problématique indienne : 22 % de la population mondiale malvoyante vit en Inde. Un pays qui compte 900 millions de cartes SIM pour 1,2 milliard d’habitants, le téléphone portable y est un outil vital. « J’ai trouvé ici de nombreux soutiens, notamment de la part du LV Prasad Eye Institute [un centre qui collabore avec l’OMS pour la prévention de la cécité] et de l’Indian Institute of Technology, mais difficile de lever des fonds ! Investir sur ce projet très innovant représente trop de risques pour les banques », commente le jeune entrepreneur. Dans une Inde encore pénalisée par le fonctionnement labyrinthique de son administration et les lacunes de son système éducatif, ils ne sont pas si nombreux à créer des start-up. Problèmes de financement, d’encadrement, de paperasserie…

Un paradoxe au pays de la révolution Software. Alors qu’il planche sur son projet d’utilité publique depuis des années, Sumit Dagar n’a pu créer sa société, Kriyate Designs, qu’en octobre 2012. Jusque-là, il s’autofinançait et bricolait avec son petit réseau de fidèles. Porté par sa notoriété naissante et l’aide financière qu’il a obtenue, il espère bien, d’ici un an, commercialiser un Braille phone basique, et se donne de trois à cinq ans pour sortir une version smartphone. »Le principe de l’appareil est simple, explique-t-il. L’écran tactile est recouvert d’une matrice formée par de minuscules picots dont la hauteur varie. La matrice crée ainsi des formes reconnaissables au toucher, des textes et des images (photos, dessins, cartes…) en braille. La version smartphone mémorisera les images en relief, lesquelles iront enrichir une base de données. L’utilisateur pourra aussi utiliser un traducteur en braille de textes photographiés par un objectif intégré, ainsi que la fonction GPS. » Un pari technologique autant qu’économique. Le prix du portable de base ne devra pas excéder 8 000 roupies (près de 110 euros) afin de permettre au plus grand nombre d’y avoir accès. En Inde, un portable ordinaire vaut 5 000 roupies (environ 70 euros).

L’accessibilité, à bien des égards, est le nerf de la guerre. En Inde, près de 80 % de la population malvoyante vit dans les zones rurales, où le téléphone portable est le seul lien avec le monde extérieur. Il sert autant pour communiquer que pour ouvrir ou consulter un compte bancaire. Les paysans reçoivent par SMS les prévisions météo, des conseils pour cultiver les terres et le cours des denrées. Ce couteau suisse technologique donne aussi accès à Internet, fait office de calculette, de montre, de lampe torche, et même de transistor. ONG, entreprises privées, services publics, tous y ont recours pour dialoguer avec les populations rurales. Un nouveau marché qui n’a pas échappé aux entreprises de téléphonie mobile. Applications servicielles, batteries capables de tenir jusqu’à un mois en veille pour le Micromax Mobile, écran anti-poussière chez Nokia… les fabricants développent des solutions adaptées et à très faible coût. « Ces avancées technologiques donnent à ceux qui en bénéficient des moyens et des superpouvoirs. Mais rendent obsolètes les outils mis à la disposition des aveugles, et cette partie – importante – de la population se trouve encore plus à l’écart, regrette Sumit Dagar. La technologie doit se mettre au service de la société, elle doit s’adapter au contexte et aux personnes. En tant que jeune entrepreneur, j’ai des responsabilités. Je dois innover et être porteur de valeurs. « Sumit Dagar incarne ce courant récemment né en Inde et baptisé « Jugaad » qui consiste à trouver des solutions économiques et innovantes pour répondre à des besoins sociaux. Un créneau porteur mis à profit par le constructeur Tata avec la voiture Nano, fabriquée localement et vendue au prix d’une moto. Débrouille, rapidité, solidarité, faire plus avec moins… le Jugaad, nouveau paradigme de la modernité indienne, salué par Carlos Ghosn, est déjà étudié aux Etats-Unis à l’université de Santa Clara, au sein du Frugal Innovation Lab. Innovation providentielle pour un Occident en quête de solutions miracles ou bon vieux système D érigé en théorie économique ? C’est spontanément que Sumit Dagar en applique les fondamentaux chaque jour, espérant que la recette magique fonctionnera pour son « BrailleBerry ».

 

Béline Dolat