Un médecin dans la paume de la main

Extraits d’un article tiré du magazine The Economist, traduits par Courrier International.

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Le tricordeur tel qu’il apparaît dans Star Trek.

Lorsque, dans l’épisode de la série Star Trek intitulé “L’Impasse”, le DrMcCoy se fait enlever et torturer par des extraterrestres, le capitaine Kirk et M. Spock volent à son secours. En quelques secondes, ils parviennent à évaluer son état de santé grâce à un “tricordeur” médical, petit ordinateur tenant dans la main muni d’un capteur amovible. Une analyse rapide indique qu’il présente “une grave lésion cardiaque ; une double congestion pulmonaire ; et des signes de collapsus circulatoire”.

Depuis près de cinquante ans, les chercheurs rêvaient de mettre au point un tel gadget : un scanner médical portable pouvant recueillir les données médicales d’un patient et diagnostiquer diverses pathologies. Ce rêve est enfin en passe de se réaliser.

La Fondation X Prize, qui encourage l’innovation en offrant des prix en numéraire, a lancé il y a quelques mois le concours Qualcomm Tricorder X Prize, financé par la Fondation Qualcomm. A la clé, une récompense de 10 millions de dollars [7,5 millions d’euros]. Le règlement du concours devait être finalisé au cours du mois de décembre 2012. A ce jour, plus de 230 équipes représentant trente pays différents sont en lice. Le défi : créer une plateforme portable permettant aux particuliers de diagnostiquer une quinzaine de pathologies, de la pneumonie au diabète, en passant par l’apnée du sommeil, sans avoir à faire appel à un médecin ou à un autre professionnel de santé. “Au bout du compte, il s’agit de démocratiser l’accès aux soins dans le monde entier”, résume Peter Diamandis, directeur de la Fondation X Prize.

Les difficultés auxquelles se heurte la fabrication d’un tricordeur médical ne sont cependant pas simplement d’ordre technologique : les organismes de réglementation comme l’agence américaine du médicament (FDA) peuvent retarder voire interdire la vente de tels appareils aux particuliers, et l’establishment médical, dont on ne connaît que trop l’inertie, sera très certainement réticent à investir les patients d’un rôle plus actif en matière de diagnostic.

6 millions de portables

Or des outils individuels de diagnostic moins chers et plus accessibles présenteraient d’immenses avantages, autant dans les pays riches que dans les régions plus défavorisées. L’association des facultés de médecine américaines prédit en effet que d’ici à 2020 il pourrait manquer 90 000 médecins aux Etats-Unis, du fait des départs à la retraite des praticiens actuels, mais aussi du vieillissement de la population et de la prévalence accrue de certaines maladies chroniques. Parallèlement, dans les pays en développement, de grands pans de la population vivent dans des zones rurales éloignées de tout hôpital ou centre médical. En 2011, il y avait en moyenne 2 médecins pour 10 000 habitants dans l’ensemble de l’Afrique, contre 33 en Europe.

La démocratisation des téléphones portables a considérablement amélioré les probabilités pour qu’un tricordeur médical voie le jour. Il y a aujourd’hui 6 milliards de portables dans le monde, dont 1 milliard de smartphones, qui ne sont rien de moins que des ordinateurs de poche connectés à Internet. Il suffit de télécharger quelques applications pour transformer les appareils photo et caméras vidéo intégrés en capteurs permettant de mesurer ou de surveiller des signes vitaux tels que le rythme cardiaque ou respiratoire de l’utilisateur. En outre, muni de capteurs enfichables ou sans fil, ce type de téléphone peut devenir un outil encore plus puissant de diagnostic et de suivi médical.

Détecteur d’angine

Selon le cabinet conseil research2guidance, les ventes mondiales d’applications de santé mobile (ou m-santé) passeront de 718 millions de dollars en 2011 à 1,3 milliard de dollars cette année. Dans bien des cas, il s’agit en fait de logiciels qui permettent à l’utilisateur de suivre son programme d’exercice, sa consommation de calories et ses rythmes de sommeil.

Les recherches du cabinet de conseil PricewaterhouseCoopers (PwC) ont toutefois révélé que les consommateurs exigent davantage. “Ils veulent des applications qui les guident réellement et puissent remplacer une infirmière ou un médecin”, explique Chris Wasden, de PwC.

La société qui fabrique les dispositifs qui se rapprochent le plus du tricordeur de Star Trek est indubitablement Scanadu, basée à Mountain View, en Californie. Son appareil est un petit capteur portatif relié en WiFi à un smartphone. Posé sur la tempe du patient, ce capteur, baptisé Scout, détecte toute une gamme de signes vitaux, parmi lesquels le rythme cardiaque et respiratoire, l’oxygénation du sang, le temps de transit du pouls et la température – données qu’une application smartphone affiche et enregistre aussitôt. Walter De Brouwer, directeur de Scanadu, espère commercialiser la première version de cet appareil dès la fin 2013, au prix d’environ 150 dollars.

L’entreprise développe également des tests moléculaires jetables pour les particuliers, tels le ScanaFlu, qui détectera une angine à streptocoque ou d’autres types d’infection des voies respiratoires supérieures. Les patients se gargarisent avec un liquide spécial puis le recrachent dans une cartouche contenant des bandelettes réactives. Le cas échéant, un diagramme apparaît et identifie l’infection.

Ce principe d’autonomisation des patients ne fait pas l’unanimité. “Les médecins n’ont pas envie de voir les patients devenir trop indépendants”, déclare Chris Wasden. Ils peuvent par ailleurs renâcler à utiliser des données recueillies par les patients. Au lieu de réaliser des contrôles annuels pour mesurer les signes vitaux, ils pourraient avoir à analyser d’énormes ensembles de données générés par les patients eux-mêmes – ce qui soulève la question de leur responsabilité pénale au cas où ils passeraient à côté de quelque chose.

Eric Topol, cardiologue et auteur d’un ouvrage intitulé The Creative Destruction of Medicine [La destruction créative de la médecine], craint pour sa part que certains de ces nouveaux outils diagnostiques ne constituent une menace financière pour ses confrères, et plus particulièrement pour des spécialistes comme les ophtalmologistes, dermatologues et pédiatres : à partir du moment où le patient dispose d’un appareil mobile pour diagnostiquer tout seul des lésions de la peau ou savoir si son enfant a une otite, souligne-t-il, pourquoi irait-il consulter un spécialiste ? A quoi Don Jones, directeur du développement de Qualcomm Life, rétorque qu’à l’heure où la médecine s’apparente de plus en plus à une science de l’information, les patients pourraient très bien prendre en charge un certain nombre de tâches élémentaires et routinières, laissant ainsi aux médecins le temps de se consacrer à des problèmes plus pointus.

Que ce soit par souci d’économie, pour des raisons pratiques, par amour des gadgets ou par simple hypocondrie, tout dispositif transformant un smartphone en un outil de surveillance et de diagnostic médical trouvera un marché. “Si les réglementations ne l’interdisent pas, qui ne voudrait pas se promener avec un tricordeur dans la poche ?” demande le “Dr” Diamandis.