La visibilité, une obsession contemporaine

Article tiré de Le Temps.

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Naomi Watts par Benoît Peverelli

La sociologue Nathalie Heinich analyse le culte des célébrités et la formation d’une nouvelle élite.

Depuis l’invention de la photographie, et plus encore depuis le développement des nouveaux médias, il paraît entendu que nous vivons sous le règne des images et que c’est par les images et par leur circulation sous toutes ses formes, des magazines aux réseaux d’Internet en passant par la télévision, que s’établissent certaines hiérarchies sociales. Il paraît entendu que l’invention de la photographie, puis du cinéma, puis de la télévision, puis maintenant d’Internet, a profondément transformé notre sentiment de l’existence, nos rapports avec les autres, notre relation à la politique ainsi que les stratégies qui permettent de se distinguer pour occuper des positions «en vue» qui sont souvent des positions de pouvoir; au point que savoir se servir de ces instruments semble plus important que les comprendre.

La sociologue Nathalie Heinich étudie depuis des années la manière dont se constituent les élites et les différentes figures qu’elles prennent désormais dans les sociétés démocratiques. Dans de la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique, elle entre au cœur de ce processus et des moyens qui le produisent.

Au XIXe siècle, l’invention de la photographie crée les conditions de la reproduction parfaite et massive des images. Les effets de cette invention ne sont pas immédiats. Ils commencent à se faire sentir au début du XXe siècle et plus encore après la naissance du cinéma. L’apparition des stars est celle d’une nouvelle forme de notoriété, de renommée, de célébrité, qui doit plus à l’image qu’au mérite. Et cette célébrité se mesure précisément à la reproduction, au nombre et à la diffusion des images figurant celui qui en bénéficie.

Nathalie Heinich fait non seulement l’histoire de ce phénomène, mais elle décrit aussi une à une ses modalités d’apparition en illustrant ses analyses par des cas qui paraissent chaque fois familiers mais qui sont éclairants quand ils sont remis dans le contexte de l’époque et du développement des médias. La visibilité est un phénomène social, explique-t-elle, parce qu’elle est désormais un capital dont disposent certains individus grâce à d’autres individus qui les admirent. Elle explique l’origine de son ouvrage et les conséquences inattendues qu’elle tire de ses analyses.

Entretien réalisé par Laurent Wolf.

Samedi Culturel: La célébrité médiatique semble être une obsession collective. Quand avez-vous commencé à vous y intéresser?

Nathalie Heinich: Il y a 25 ans. Je connaissais une jeune artiste qui me racontait qu’elle ne fréquentait que des gens célèbres, essentiellement dans le cinéma. J’étais presque la seule qui ne l’était pas. J’ai pensé à Proust et aux salons mondains du XIXe siècle, à la sélection sociale par la mondanité. J’avais aussi vu une page dans un quotidien de province où figuraient les photographies d’une inauguration. La taille des images des gens qui y participaient était proportionnelle à leur statut – grande pour le maire, un peu moins grande pour son adjoint, etc. La taille suivait la hiérarchie sociale, une sélection de la visibilité au sens propre. J’ai eu l’intuition que nous assistions à l’émergence d’une nouvelle catégorie sociale dont le statut d’élite est réglé par la visibilité.

Comment avez-vous enquêté?

J’ai commencé à collecter toutes sortes d’anecdotes, de coupures de presse, d’exemples, de choses entendues dans la rue. Je les ai accumulés pendant 25 ans. Quand j’ai décidé d’écrire ce livre, j’ai plongé dans la documentation académique, articles et bouquins. J’ai découvert qu’il y avait eu entre-temps un nombre invraisemblable de publications, en particulier dans les pays anglo-saxons sur la celebrity culture, un concept qui n’existait pas dans les années 1980.

Pourquoi employer le mot de «visibilité» plutôt que celui de « célébrité »?

Ma thèse repose sur l’idée que la forme moderne de la célébrité est celle qui passe par l’image. Des personnes sont visibles dans l’espace public grâce aux techniques de diffusion (photo, cinéma, télévision, Internet). Cette métamorphose du rapport à la célébrité et à la hiérarchie sociale est propre à la fin du XIXe, au XXe et au XXIe siècle.

Il existait auparavant des images de gens connus, celles des empereurs, des rois ou des saints. Quelle est la différence?

Avant l’invention de la photographie, ces gens connus par leur image appartenaient à un public très sélectionné. Des membres de familles royales qui avaient statutairement un droit à la visibilité. Des individus qui avaient témoigné d’un talent particulier. Quelques rares grands inventeurs, militaires, artistes… Tous triés sur le volet donc peu nombreux. La qualité des images était elle-même différente. Une médaille, une gravure ou un bon portrait ne sont pas l’équivalent d’une photo qui apporte la précision et l’intimité, la possibilité d’une identification immédiate à très grande échelle.

L’industrie a apporté la démocratisation politique. Qu’en est-il de la reproductibilité des images?

Il s’agit d’une démocratisation très relative. Elle touche un public plus large que les familles royales, les saints ou les inventeurs. Mais n’importe qui n’a pas droit à la diffusion de son visage. Il faut surmonter certains réquisits. Avoir un talent, une beauté ou une capacité à intéresser les gens.

Le quart d’heure de célébrité promis à tout le monde par Andy Warhol serait -il une mythologie?

C’est une mythologie qui touche quelque chose de très juste. Plus on avance dans le temps, plus les technologies de l’image se développent, plus on a une démocratisation dans le sens où on passe des empereurs ou des saints aux acteurs, aux chanteurs, aux sportifs, aux politiciens, auxquels on reconnaît tout de même une certaine grandeur. A la fin du XXe siècle, la télé-réalité va permettre à des gens qui n’ont rien de spécial, si ce n’est d’avoir été sélectionné parce qu’ils ont une bonne tête, de devenir des héros nationaux simplement parce que leur image est diffusée tous les jours à la télévision. Et une nouvelle donne arrive grâce à la webcam et à Internet qui permettent à tout un chacun de diffuser dans l’espace public des images de sa propre intimité. Mais Andy Warhol l’a bien perçu, il ne s’agit que d’«un quart d’heure». Plus la visibilité se démocratise, plus elle devient éphémère.

Cette visibilité est nouvelle par le nombre d’individus qu’elle concerne et par sa durée. Est-ce suffisant pour modifier les hiérarchies sociales?

Ce qui compte est le capital de visibilité. Ceux qui en disposent ont un privilège que les autres n’ont pas. Ce capital est mesurable, il rapporte des intérêts, il est transmissible à ses proches et à ses enfants, il est convertible (par exemple du sport à la chanson) et il est accumulable puisque le fait d’être visible apporte une visibilité supplémentaire (on vous prend en photo parce que vous êtes connu)… Le phénomène a pris de l’ampleur dans les années 2000. Les magnats de la presse people ont compris qu’il y avait un vivier formidable et ils ont utilisé ces nouvelles figures populaires, animateurs de télé et vedettes de télé-réalité. Il y a eu une montée en puissance, une démocratisation de plus en plus éphémère, de moins en moins indexée au mérite ou au talent préexistant, donc de plus en plus auto-engendrée (car cette visibilité endogène naît d’elle-même). La valeur du mérite, qui est fondamentale en démocratie, devient donc problématique.

Pourquoi l’élite cultivée et le monde savant ont-ils à l’égard de cette visibilité un point de vue aussi négatif?

La raison profonde est que la culture de la visibilité est une culture populaire. Dans les milieux savants, on trouve ça vulgaire et on place toutes sortes de justifications morales ou politiques. Par l’immoralité, parce que sans mérite. Par l’irrationalité. Par le manque de sens… Des arguments qui étayent la prise de distance des élites cultivées.

Vous soulignez pourtant que le caractère indu de cette visibilité conduit ceux qui en bénéficient à en payer le prix.

Le don du prestige, de l’influence, de la fascination doit se payer par un contre-don, qui explique la propension des gens célèbres à faire des œuvres de charité, à payer de leur personne (Lady Diana allant toucher des lépreux, par exemple). Il y a une dimension quasi sacrificielle comme prix de la grâce d’être hors du commun. Cette nouvelle visibilité est l’objet de critiques terribles par le monde cultivé, de Guy Debord et de sa société du spectacle aux ukases contre la télé-réalité. Or ces critiques n’ont aucun effet sur les gens qui sont concernés. Ils continuent à acheter les revues people; ils n’ont pas le sentiment d’appartenir à un monde sans principes. Pourquoi? Il s’agit d’un autre système de valeurs reposant sur cette idée de la grâce qui prévaut chez ceux que j’ai appelés les gens simples. Certes, il y a toujours un accès à la grandeur par le mérite. Mais il y a un autre accès par le fait d’avoir été doté d’une capacité hors du commun qui vous tombe dessus et qui vous met justement hors du commun.

Est-on proche des systèmes religieux?

Cette idée de la grâce renvoie à une vieille discussion théologique chrétienne – qui a d’abord opposé les théologiens catholiques puis les catholiques et les protestants – sur le salut par les œuvres et le salut par la grâce. La visibilité produit cette tension entre ceux qui exigent que le salut ou la grandeur arrivent par les œuvres et ceux qui acceptent qu’ils arrivent par la grâce, par quelque chose qu’on n’a pas mérité. Par ailleurs, au Moyen Age, à l’époque de la querelle de l’iconoclasme, les élites cléricales dénonçaient déjà la religion populaire et la vénération des images de saints. Ces analogies ne signifient pas que la culture de la visibilité est une forme dévoyée de religion, mais au contraire que la religion est la mise en œuvre la plus connue dans notre culture du phénomène d’admiration de la grandeur par les images qui prend en ce moment la forme de la passion pour les célébrités.

 

Nathalie Heinich, De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique, Gallimard, coll. Bibliothèque des sciences humaines, 2012, 593 p.